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19 février 2010

L'image du vendredi (17)

 

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Yemen.

Le Yemen, c’est un morceau de la péninsule arabique, qui s’est décroché de l’Afrique orientale et de l’actuelle Somalie il y a fort longtemps…
Après avoir marché 15 jours, c’est le retour à Sana’a, capitale du Yemen.
Cette ville, je l’ai beaucoup aimée : les bâtiments ocres sont recouverts de chaux pour décorer les façades. Plus une famille est riche, plus la maison est haute et les décorations de chaux importantes. C’était en mars, il faisait encore frais à Paris et retrouver la chaleur des pays arabes était un vrai plaisir.

Je me souviens.
Se poser tout en haut d’une maison, au dernier étage pour apprécier le panorama, siroter son thé et laisser le soleil nous caraméliser doucement la peau sont de vrais bonheurs.
Alors à l’époque je n’avais pas de caméra, mais ma caméra était plutôt mes carnets de voyages, une sorte de « caméra » introspective et de dessin.
(D’ailleurs, aujourd’hui, je ne dessine plus, mais ce que j’ai gagné est bien plus fort qu’un dessin (même si je peux toujours dessiner un petit peu quand même…)).

Ici, sur la photo, c’est l’entrée de la vieille ville avec une place où se retrouvent les yéménites pour partager le thé et le khat (les feuilles qu’ils mâchent et gardent dans la bouche).
Juste après commence le labyrinthe de la vieille ville et ses quartiers spécialisés et compartimentés selon les métiers et commerces.

Au Yemen, c’est avec un grand plaisir que j’y retournerai : les plus beaux paysages de montagnes, en pays arabes que j’ai pu voir, étaient là bas.

 

22 mai 2009

L'image du vendredi (8)

 

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Yemen.
Sans doute un des moments où j'ai moins fait le malin.
Ce rocher, avant de partir, j'y pensais déjà.
C'était un peu comme un défi d'être devant ce vide.

Je m'en souviens bien.
J'ai approché petit à petit.
Et à aucun moment je n'ai regardé en bas.
Interdit.

Il y a même eu un coup de vent.
Qui m'a fait trembler ce coquin!
Mais finalement, ça s'est bien passé.
J'ai retrouvé la "terre ferme" après une petite minute.

Pas prêt d'oublier ce moment.

05 avril 2008

1er jour, Yemen 2007

Le Yemen, 6ème volet de la série "des premiers jours".

Encore une semaine avant de partir, je ne connaissais pas la capitale, Sana'a.
Je devais partir dans le Hoggar encore 10 jours avant en groupe, mais pas assez de personnes, ça a été annulé.
Et j'ai trouvé finalement le Yemen, un bon compromis, mais pas de sable.
Plutôt des montagnes, à pic, avec un trek assez costaud d'ailleurs pfiouuuu!



Vendredi 9 mars 2007. 1er jour.

Allez, on est parti.
Rien vu venir, aucun moment pour la préparation, tout est arrivé si vite entre la fièvre d'hier et la fièvre du départ de ce soir. Oui, suis parti, j'étais encore sous anti-bio, j'avais la tête qui tournait.
Déjà, j'arrive en retard pour récupérer le billet, me paume dans les couloirs de l'aérogare, oublie de retirer de l'argent, passe un coup de fil à Seb de dernière minute... Enfin, tout ça a été plutôt speed aujourd'hui, pour quitter le boulot à 14h30 et faire la course tout l'après-midi afin de préparer l'aspect matérialiste (mais ô combien important) du voyage. L'achat des carnets et de la crême solaire, et puis 2 paquets de carambars.

Enfin bon, je me serai speedé pour partir au Yemen: Yeah men! Copyright Seb

Le plus bête et le meilleur en fait, c'est de ne pas avoir eu le temps de se poser tranquillou à l'aéroport, comme deux bonnes heures pour se préparer, se mettre dans l'ambiance du départ, dans l'excitation, dans ce moment où l'on sait qu'on va partir, sentir ce bien-être si...
Ah si, je l'ai senti en quittant le boulot hier aprem. Sortie, tout en sachant que quelques heures après, j'allais enfin fouler de mes pieds les terres du Moyen-Orient et de la péninsule arabique. Oui, première fois que j'irai au Moyen Orient. Bon, ça a un brin fait flipper mes parents, car le coiffeur de mon oncle s'était fait kidnapper là bas 6 mois auparavant...

J'ai commencé le carnet le vendredi, mais là, on est déjà samedi matin et vais peut-être faire comme en Libye, sans tenir jour par jour les étapes. Ca ne sert à rien.
Six heures de vol pour rejoindre Doha au Qatar, petite péninsule dans le golfe persique, non loin de ces petites choses comme le Barhein, Dubaï... Ces petits coins mais très riches. D'ailleurs, en survolant, voir les raffineries est impressionnant.

Dix huit degrés sont annoncés, mais en sortant, ce sont dix huit degrés d'une lourdeur et d'une humidité saisissante!
Doha.
Petit royaume du pétrole, Etat minuscule d'une richesse rare, construit à coups de béton, de vitres miroirs et de modernité. Ca sent le fric, l'oseille, le flouz, la thune, la maille, le pognon, le blé à plein nez.
L'aéroport est une vraie plate-forme de voyageurs perdus, errants des quatre coins au monde et en transit.
Illustration: un bar accepte toutes les devises... Même le dollar est accepté, dingue nan???!! Mais bon, le coca à 6 euros, on apprend à apprécier chaque bulle.

Pauses clopes (dans des endroits enfumés bien évidemment), et hop! Prêt pour la dernière ligne droite pour Sana'a, capitale du Yemen.
(A noter: les repas exceptionnels de la Qatar Airways).
Au décollage, superbes vues sur les complexes pétroliers de bord de mer, avec une mer turquoise, se mêlant directement à l'ocre du sable.
La fatigue est bien présente mais les yeux tiennent encore le coup. L'excitation était bien là.

Enfin Sana'a!
Le groupe va enfin pouvoir se former, même si certaines têtes semblent déjà avoir été repérées.
Longue attente à la douane. Et tellement longue que le groupe est parti sans moi! Le guide a confondu quelqu'un d'un autre groupe avec moi! Bref, ce sera rattrapé une fois tous arrivés à l'auberge, comme sur les photos et avec cette architecture si typique... et nous ne sommes pas encore dans l'ancienne ville! Ai failli me retrouver avec un groupe de 8 personnes à l'âge assez avancé... Au final, ce sera un groupe de 15 personnes, avec moyenne d'âge de 40 ans quand même... et je ne parle même pas du bus d'italiennes là, j'avais déjà fait le deuil et m'étais préparé en partant de Paris...

Arrivés, nous prendrons nos chambres. Je serai avec Laurence, Martine et Jacqueline au sixième et dernier étage (sans ascenseur!) dans la suite royale. Chacun peut se reposer avant d'aller faire la visite de la vieille ville. Oui, 3 nanas pour moi tout seul, mais stop, ça s'arrête là...
Terrasse superbe sur le vieux Sana'a. Tout simplement magnifiques ces bâtiments, j'en profiterai pour faire mon premier dessin au Yemen, vu de la terrasse. En regardant la vieille ville, on se croit retourner à une lointaine époque, celle de la reine de Saba, qui régna sur Sana'a.

Visite de la vieille ville.
Ici, les femmes sortent mais sont toutes voilées; on ne voit que leurs yeux et leurs regards. Croiser de somptueux regards est envoûtant. Sous le voile persiste le mystère, même si on devine que la plupart sont habillées à l'occidental. N'empêche que c'en était impressionnant; TOUTES les femmes étaient intégralement voilées de noir en dehors de leur regard, et ne masquant aucun habit ou chaussure de type occidental sous leur tunique: le premier jour, ça reste mystérieux, intriguant. Au bout de 15 jours, ça devient usant et pesant, surtout quand aucune expression n'est perceptible.
Frappant: nous ne sommes pas assaillis par les vendeurs dans les souks, on ne nous relooke pas, un sentiment de grande liberté au milieu de ce décor massif par ces maisons à hauts étages et à la décoration si belle et typique! Je me sens vraiment bien ici, très bon sentiment.

Oui, là bas, je me suis vraiment bien senti, même si une grande majorité de magasins et de voitures exposaient en grand des portraits de Saddam Hussein.
Chez nous, les hommes friment avec leurs voitures; là-bas, ils friment avec leurs kalashnikov.
Nous aurons beaucoup marché, beaucoup soufflé, beaucoup grimpé au milieu de décors de cartes postales.
Nous sommes restés dans l'Ouest montagneux et pas allés à l'Est, dans le désert, là où se trouvent la majorité des problèmes au Yemen dont on parle encore aujourd'hui.
Il y a eu des rencontres, beaucoup de rencontres.
Des gens chaleureux, à grande hospitalité, n'hésitant pas à nous offrir thé, brioches... et même le qat, cette plante qu'ils machent à longueur de journée, et qu'ils gardent en boule dans leur bouche.
(N'empêche que le qat est dégueu et qu'il entraine de nombreux trafics: les champs sont gardés par des hommes armés jusqu'au cou, car il aurait des vertus propres à la coca.
Le Yemen, ça reste un excellent souvenir, surtout quand il vous arrive ça.

 
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Maisons typiques décorées de chaux. Plus il y a de chaux et de couleurs, plus la famille est riche.
(Pas de chaux ni de couleurs sur la façade de mon appart à Paris hein...)


 
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Ici, des gens très très très riches!


 
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Des montagnes abruptes et des crêtes très très très mauvaises pour les cardiaques.


 
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Des villages hauts perchés. On se croit revenir au Moyen Age, du temps des châteaux forts.


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Là, bizarrement, je n'faisais pas mon fanfaron.
Les genoux tremblaient et à aucun moment je n'ai regardé en dessous... Interdit!!


 
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Sana'a

16 janvier 2008

Ce sera celui-ci

25 mars 2007.
Sanaa, Yemen

C'était le dernier jour. Enfin la dernière soirée plutôt.
Il avait marché quinze jours durant dans les montagnes et était de retour dans la capitale.
Il aimait le pays de la reine de Saba, il aimait cette capitale.
Ce soir là, le ciel devenait de plus en plus menaçant, comme les yéménites qu'il avait croisé la veille au soir, kalachnikov à l'épaule.

Mais il lui fallait le dessin du jour.
Fixer un dernier croquis.
Un croquis de cette architecture typique, de ces rues agitées, grouillantes, vivantes et parfois si effrayantes pour certains.

Là bas, tout est resté authentique.
Rues étroites, maisons collées les unes aux autres ornées de motifs de chaux et de plâtre, symboles de la richesse d'une fratrie et montant inexorablement vers le ciel.
L'ocre roi, le qat, la saveur des marchés épicés, l'émotion de quelques sourires volés et de brefs regards croisés.
Même celui de Saddam Hussein, présent à chaque détour de rue sur les voitures, maisons et magasins.

Ce soir-là, il fallait figer tout cela.
Ce soir-là, elle s'est mise à côté de lui, déguisée de son trois pièces noir ; bas, haut, voile.
Ce soir-là, il a osé croiser son regard. A elle, plus de trois secondes.
Mais ce soir-là, c'est plutôt elle qui a osé soutenir le regard de l’occidental.
Normal, c'est elle qui s'est approchée de lui.
C'est elle qui a osé s'asseoir à côté de lui. Là, dans cette rue.

Elle a commencé par se pencher et regarder son esquisse.
Il s’est tourné vers elle, lui a montré du doigt la grande mosquée et lui a souri.
Elle s'est tournée vers lui. Et ses yeux lui ont souri.
Il le sait.
Des yeux sourieurs ne mentent pas.
Même au travers d’un voile.

A quelques mètres derrière eux, sur le trottoir, deux hommes adossés au mur d’une maison austère observaient la scène dans un grand silence.

Là-bas, on ne croise que des visages voilés.
Où seuls les regards restent perceptibles.
Là-bas, il a croisé tous ces yeux, dont certains lui parlèrent plus que d'autres.
Rien de plus mystérieux et envoûtant que le regard d’une femme voilée.
Curiosité attisée.
Frustration.

Au-delà de la barrière linguistique, c'est la barrière culturelle qui s’exprime.

Elle est restée près de dix minutes à ses côtés.
Avec elle il a partagé trois choses.
Un regard.
Un sourire voilé.
Et le silence.

Le ciel menaçant interrompit leur silence.

Elle s'est levée puis s'est envolée.
Il les a regardé s'en aller lentement.
Eux.
Elle et ses yeux rieurs.

Sauvagement attaqué par les gouttes, il se mit à ranger ses affaires de dessin.
La nuit était tombée.
Un des deux hommes qui avait épié la scène s’approcha de lui.
Là, dans cette rue, ils n'étaient plus que tous les trois.

Voyant qu'il commençait à se faire tremper, celui qui s'était avancé lui fit geste de suivre le deuxième homme.
Ils ne parlaient pas.
Il se tourna vers le deuxième.
Le deuxième se tenait à une porte ouverte et lui fit signe d'entrer.
Leur expression était indescriptible.
Il ne voyait pas l'intérieur de la pièce, elle était sombre. Très sombre.

Il était vingt et une heures vingt.
Il s'en souvient.
Il avait regardé leur montre de marque américaine.
Il n'en porte pas.

Il pleuvait maintenant.
Alors il les a suivi.
Il est entré dans cette pièce sombre. Noire. Etroite et très allongée.
Peut-être trois mètres de large.
Et derrière lui, ils ont refermé.
Porte cadenassée.
Dans l'instant, une impression bizarre.
Il se serait cru dans un film, la porte se refermant sur l'occidental symbole d'un « tu es entre nos mains ».
Mais il s'est avancé.
Au loin, une lumière timide mais scintillante.
Le long des murs, des sacs de plâtre entassés.
Ils lui demandèrent de poser ses affaires sur un sac à l'entrée.
Il leur répondit qu'il préférait les garder avec lui.
Merci.

Il s'approcha de la lumière au fond de cette longue pièce.
Et il découvrit alors huit yéménites à la mine patibulaire.
Vautrés comme des rois fainéants sur les sacs.
D'autres assis à même le sol, dos contre sacs.
En pleine pause qat.
Tous autour de quatre bougies rayonnantes.
Ils lui firent signe de s'approcher.
Ils lui firent signe de prendre place.
Et tous le regardèrent s'installer dans un silence de nuit saharienne.
Il s'assit à côté de deux kalachnikov.
Les prit.
Et les éloigna doucement.
Il ne ressentait rien.
Sauf l'étonnement dû à l'originalité de la situation.

Les deux yéménites qui l'avaient invité à entrer entamèrent une conversation avec celui qui semblait être le personnage le plus important de l’assemblée.
Durant une trentaine de secondes.

Dans un anglais incertain, pire que le sien, ce yéménite lui demanda d'où il venait et ce qu'il faisait dans la capitale.
Il le fixait du regard.
Rien ne transparaissait de son visage marqué, accentué par les ombres fragiles des bougies.

« Je suis français et suis venu dans ton pays pour marcher dans la montagne ».

Alors l'homme lui sourit.
Alors ils lui sourirent tous.
Alors l'homme l'invita à se servir du thé.
Alors ils l'invitèrent à consommer le qat.

L'homme voulut qu'il lui parle de la France.
Ils souhaitèrent qu'il leur montre ses carnets, ses dessins et savoir ce qu'il pensait de leur pays.

Ils échangèrent tous ensemble pendant une heure.

Ce fut un moment privilégié.
Moment singulier.
Authentique.

Leur visage s'est ouvert dès lors qu'il leur a précisé qu'il était français.
Et non américain.
De la France, ils connaissent et apprécient Jacques Chirac, mais aussi Zinédine Zidane.
Jacques Chirac pour sa position quant à la guerre du Golfe.
Zinédine Zidane pour son coup de tête lors de la finale de football France-Italie.

Cette scène est à l'image de ce que l'on peut penser des pays arabes et du Moyen-Orient.
L'approche froide imagée soupçonnant la peur cache et laisse place à une hospitalité et une proximité rarement égalées où le sourire, même voilé, reste la langue universelle.

17 septembre 2007

Rencontre kalachnikovée

25 mars 2007.
Sana'a, Yemen

C'était le dernier jour. Enfin la dernière soirée plutôt.
Nous avions marché quinze jours durant.
De retour dans la capitale.
J'aimai le pays de la reine de Saba, j'aimai cette capitale.
Ce soir là, le ciel devenait de plus en plus menaçant, comme les yéménites que nous avions croisé la veille au soir, kalachnikov à l'épaule.

Mais il me fallait le dessin du jour.
Un dessin de ces rues grouillantes si agitées, si vivantes et si effrayantes pour certains.
Il devait être vingt et une heures.
Et puis, j'avais envie d'être seul, à remonter les rues.
Aussi sans doute car j'étais le seul à dessiner.

Là bas, tout est resté authentique.
Ces bâtiments-tour collés les uns aux autres ornés de motifs de chaux et de plâtre symboles de la richesse d'une fratrie et montant inexorablement vers le ciel, l'ocre roi, le qat, la saveur des marchés épicés, l'émotion de regards croisés, même celui de Saddam Hussein, présent dans tous les magasins et maisons.

Ce soir-là, il fallait figer tout ça.
Ce soir-là, elle s'est mise à côté de moi, déguisée de son trois pièces noir-mort: bas, haut, voile.
Ce soir-là, j'ai osé croiser son regard, à elle, plus de trois secondes.
Ce soir-là, c'est plutôt elle qui a osé soutenir mon regard plus de trois secondes.
Normal, c'est elle qui s'est approchée de moi.
C'est elle qui a osé s'asseoir à côté de moi. Là, dans cette rue.
Elle a commencé par regarder mon esquisse.
Je lui ai souri.
Ses yeux m'ont souri.
Je le sais.
Des yeux sourieurs ne mentent pas.
Son voile ne laissait transparaître que son regard.

C'est paradoxal.
Les femmes se cachent sous le voile.
Elles veulent se cacher sous le voile.
Ou on leur impose de se cacher sous le voile.
J'accepte, je respecte.
Nous sommes chez eux.
Mais sachez une chose, vous.
Oui, vous:

Vous voilez les femmes pour qu'on ne les voit pas.
Mais il n'y a rien de plus mystérieux et envoûtant que le regard d'une femme voilée.
La curiosité est attisée.
Echec du voile.

Ce voile est une torture.
Pour elles sans doute. Quoique.
Mais pour moi, il l'est incontestablement.
Car je ne vois que leurs yeux.
Alors il m'en faut plus.
Alors je les regarde toutes.
Je croise tous ces yeux, dont certains me parlent plus que d'autres.
Boule de neige.
Envie d'en croiser davantage.

Elle est restée près de dix minutes à mes côtés.
Derrière nous, sur le trottoir, deux hommes, qui observaient la scène, dans un grand silence.
Avec elle, j'ai partagé deux choses.
Un regard.
Et le silence.

Le ciel menaçant a interrompu notre silence.
Elle s'est levée puis s'est envolée.
Je l'ai regardée s'en aller, de dos.
Elle était laide.
Oui, laide de dos.
Car de dos, elles se ressemblent toutes. Elles sont toutes pareilles.
C'est moche.

J'ai commencé à ranger mes affaires de dessin, sauvagement attaqué par les gouttes.
Un des deux hommes s'est alors approché de moi.
La nuit était tombée.
Je me suis levé.
Nous n'étions alors que tous les trois. Là, dans cette rue.

Voyant que je commençai à me faire tremper, celui qui s'était avancé m'a indiqué de sa main le deuxième homme.
Ils ne parlaient pas.
Je me tourne vers le deuxième.
Le deuxième se tenait à une porte ouverte et me faisait signe pour que j'entre.
Leur expression était indescriptible.
Je ne voyais pas l'intérieur de la pièce, elle était sombre. Très sombre.

Il était vingt et une heures vingt.
Je m'en souviens.
J'avais regardé leur montre.
Je n'en porte pas.

Il pleuvait maintenant.
Alors je les ai suivi.
Je suis entré dans cette pièce sombre. Noire. Très allongée, étroite.
Peut-être trois mètres de large.
Et derrière moi, ils ont refermé. Porte cadenassée.
Sur l'instant, une impression bizarre.
Je me serai cru dans un film, la porte se refermant sur l'occidental. « Tu es entre nos mains ».
Alors je me suis avancé.
Au loin, une lumière scintillante.
Le long des murs, des sacs de plâtre.
Ils me demandèrent de poser mes affaires sur un sac de plâtre.
Je leur répondis que je préfèrai les garder avec moi. Merci.

J'approche de la lumière.
Et voici que je découvre huit yéménites à la mine patibulaire.
Ils sont vautrés comme des rois fainéants sur les sacs, et d'autres assis à même le sol, dos contre sacs.
Pause qat.
Tous autour de trois bougies rayonnantes.
Ils me font signe de m'approcher.
Ils me font signe de prendre place.
Tous me regardent.
Je m'assieds à côté de deux kalachnikov. Je les éloigne.
Je ne ressens absolument rien.
Sauf l'étonnement dû à l'originalité de la situation.

Les deux yéménites qui m'ont incité à rentrer entament une conversation avec celui qui semble être un personnage important.
Dans un anglais incertain, pire que le mien, ce yéménite - hôte des lieux je me doute - me demande d'où je viens et ce que je fais ici.
Il me fixe du regard. Rien ne transparaît de son visage marqué.

« Je suis français et suis venu dans ton pays pour marcher dans la montagne ».

Alors il me sourit.
Alors ils me sourient tous.
Alors il m'invite à me servir du thé.
Alors ils m'invitent à consommer le qat.
Alors il souhaite que je lui montre mes carnets et mes dessins.
Alors ils veulent que je leur parle de la France.
Alors il veut que je lui parle de ma vision que j'ai sur son pays.

Alors nous avons échangé pendant une heure.

Ce fut un moment privilégié.
Moment singulier.
Authentique.

Leur visage s'est ouvert dès lors que je leur ai dit que j'étais français et non américain.
De la France, ils connaissent et apprécient Jacques Chirac, mais aussi Zinédine Zidane.
Jacques Chirac pour sa position quant à la guerre du Golfe.
Zinédine Zidane pour son coup de tête lors de la finale France-Italie.

Cette scène est à l'image de ce que l'on peut penser des pays arabes et du Moyen-Orient; l'approche froide imagée soupçonnant la peur cache et laisse place à une hospitalité et une proximité rarement égalées.
C'est pour ça que je les aime.