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10 septembre 2008

Lui, une troisième fois


En direct.
Il y vingt-cinq minutes.

Je ne m’y attendais pas.
Il m’a eu.
Par surprise.

Cette scène était un clin d’œil.
Sans doute pour ça que je l’ai écouté.
Lui.
Durant quatre minutes.
Le temps que ma rothmans se consume.

En mars dernier, j’écrivais ça, là.

Et là, je retombe sur lui.
Mon vietnamien.
Devant l'entrée de mon boulot.

C’est une impression bizarre.
Lui, ici.
Et moi, là.
Dans un endroit où jamais j’aurai pensé pouvoir le croiser.

Je fume.
Je le vois au loin.
Il arrive.
Et vient vers moi.
Pourquoi moi ?
Et pas mon voisin ?

Le même visage marqué.
Les mêmes rides.
Le même imperméable.
Les mêmes médailles.
La même détresse.

Bref.
Il me parle.
Et bien sûr, c’est la troisième fois qu’il me parle.
Mais ne me reconnaît pas.
Toujours pas.

«
- C’est quoi ici ?
Il m’a l’air toujours à l’ouest. Mais je souris de le revoir. Je tiens ma petite note du jour.
- Des bureaux.
- Des bureaux d’quoi ?
- Des bureaux pour travailler.
- Mais pour travailler quoi ?
- Pour travailler dans les assurances, les banques…
- Aaah d’accord! J’viens d’arriver. Ce matin de Nice. Car j’habite Nice.
Oui oui c’est ça, et moi j’suis le curé d’Melun…
Là, je ne réponds pas. Encore une fois, je bois ce qu’il a à me dire. Je le vide. L’aspire.

- Ah ? Vous habitez à Nice ?
Que va-t-il me sortir cette fois-ci encore …
- Oui, ma famille arrive ce soir de Saïgon à Roissy, à l’aéroport, là où y’a les avions vous savez.
Au moins, il reste cohérent sur son discours, plus d’un an après. Et puis Saïgon, et toujours pas Ho Chi Minh Ville.
- Je vois bien oui, Air France et tout et tout.
- Oui. Et j’ai fait la guerre moi. La guerre d’Indochine. Et ça fait quarante ans que j’suis à Nice.
Il me montre ses médailles.
- Et vendredi, on part à Cayenne.
Alors ça, c’est tout frais, c’est tout nouveau, c’est du scoop.
- A Cayenne ?
- Oui, à Cayenne, voir de la famille. Il fait bon là-bas vous savez.
- Je m’en doute, je m’en doute. En avion ?
- Oui, en avion, de Roissy, à l’aéroport, là où y’a les avions.
- C’est bien, ça.
- Oui. Vous êtes jeunes vous, c’est bien, vous avez quel âge ?
Il articule mal, je ne comprends pas, alors je réponds en hochant bêtement la tête.
- Oui oui.
- Non mais vous avez quel âge ? Vingt-cinq ans ?
Là, j’ai mieux compris.
- Trente et un ans.
- C’est bien, ça. Vous êtes jeune.
Il me prend le bras. Me serre l’avant bras. Les voisins nous regardent. Ma cigarette arrive à sa fin.
Et lui aussi.

- Et oui. Bon, je vais travailler. Bon après-midi.
»

Je repars, je souris.
De l’avoir recroisé.
Mais il est toujours aussi mythomane.

Mais le revoir, aujourd’hui, m’a fait sourire.
Mais surtout, le voir en bonne santé.
C’est con, mais ça fait plaisir.
Au moins.

La prochaine fois, je lui dirai.
Que c’est la quatrième fois qu’on se croise.

La prochaine fois, je lui demanderai.
Pourquoi il raconte autant d’histoires.
Pourquoi il ne raconte pas la vérité.
Pourquoi est-il vraiment ici.

Pourquoi et comment.
En est-il arrivé là.

Sans doute lui offrirai-je.
Un chewing-gum.

Mais j’aimerai connaître sa vérité.


Quant au poète, je ne l’ai toujours pas recroisé.

05 mars 2008

Eux


Lui.
Je l’avais croisé il y a plus d’une année.
Pas très loin.
Au carrefour de la station Duroc.
Je me souviens.

Les velibs n’existaient pas encore.
Les troquets étaient toujours enfumés.
Il faisait beau.
Le merveilleux mois d’avril pouvait laisser présager un été où les adeptes des peaux caramélisées seraient excités comme des enfants devant un flanby.
Je me souviens.

Lui.
Il est venu vers moi.
Il était d’origine asiatique.
Cet homme d’une soixantaine d’année, déguisé d’un imperméable sombre qui cachait son costume du dimanche.
Cet homme qui arborait fièrement ses médailles de guerre sur son imperméable.

Lui.
Il m’avait abordé directement sur le trottoir.
Et commençait à me parler d’Indochine.
Et à me questionner sur le Vietnam.
A moi.
Géographe.
J’ai rebondi.

Eux.
Au même moment, un couple bras dessus bras dessous, passait devant nous et me fit en se retournant :
« Ne l’écoutez pas, il ne raconte que des histoires ».

Moi.
Dubitatif.
Devais-je les croire ?
Les velibs n’existaient pas encore, j’avais mon temps.
Il faisait le fier avec ses médailles.
Mais ces yeux n’avaient rien de fiers.
Alors je l’ai écouté.

Lui.
Il m’a raconté son histoire.
Ses combats.
Là bas, au temps de la guerre.
Ici, face à l’administration française.
Son exil.
Sa famille.
Son amour pour le Vietnam.
Son amour pour la France.

Lui.
Et moi.
Vingt bonnes minutes.
Oui, j’ai l’oreille facile.
Trop, sans doute.
M’en fiche. J’avais mes malabars dans la poche.

Mais alors.
Pourquoi se faire perdre vingt minutes pour au final demander dix euros pour aller à Roissy et accueillir sa famille arrivant de Saïgon - car dans sa mémoire, Ho Chi Minh Ville reste Saïgon –
Pourquoi prendre le temps de raconter toute cette histoire.
Parce que je l’écoute ?

Mais alors, dans l’histoire, quel est le plus dangereux ?
Lui, qui va perdre vingt minutes à ressasser son histoire et essayer de m’entourlouper?
Ou bien moi, qui vais lui prendre ses vingt minutes à l’écouter et au final ne lui proposer qu’un malabar avec un super héros en guise de tatouage?

Lui.
Durant ces vingt minutes, il m’a fait avancer.
Il m’a raconté une jolie histoire.
Moi, durant ces vingt minutes, je ne l’ai pas fait avancer.
Il n’a pas eu ses euros.

C’est surtout six mois plus tard qu’il m’a fait avancer.
Lui.
Quand il m’a recroisé.
Au même endroit.
Sous un ciel plus couvert.
Apprendre à dire non.
Je me souviens.

De la même manière.
La même histoire.
Que j’ai écourté, lui demandant s’il allait me demander dix euros pour aller accueillir sa famille à Roissy.
Il m’a regardé.
A marmonné, dans sa moustache jaunie.
Je lui ai répondu qu’il pouvait au moins changer son histoire.
Remplacer Roissy par Orly.
Non.
Aucune minute à lui consacrer.
Mon velib n’attendait pas.

C’est vraiment là que j’ai découvert.
Qu’il était atteint de schizophrénie laxative.

Et lui.
Ce midi, je l’ai recroisé sur le trottoir d’en face.
Devant le Chien qui Fume.
Galopant rue du Cherche Midi.
Le même.
La même moustache.
Le même imperméable.

Moi.
Je n’ai pas osé.
Lui demander s’il cherchait midi à quatorze heures racontait toujours la même histoire.
Il ne m’intéressait pas.
Plus.
Je l’avais bu.
Dorénavant, il m’était vide.

Et l’autre.

Ah oui, l’autre.
Il m’intéressait.
Beaucoup.
Enormément.
Je l’ai recroisé ce matin.
En revenant de l’ambassade d’Iran, visa en poche.
Ligne 6.
Au loin, j’ai reconnu sa voix.
Cette voix si singulière, que j’entendais chaque matin entre 2003 et 2005 sur la ligne 10.
Et que je n’entendais plus depuis.
J’étais heureux de l’entendre à nouveau.
Un clin d’œil.
Malgré un œil amoché.

L’autre.
Il m’a fait de la peine.
Car avant, comme tous, il demandait de l’argent. Oui.
Mais.
C’était un poète.
Il écrivait ses textes.
Aimait les jolis mots.
Les récitait avec envie.
Un peu comme lui.
Et les offrait.
« En échange d’une pièce, d’un ticket resto ou de métro, pour continuer à jouer avec les mots ».
Comme il disait.
J’aime sa voix.
Il est touchant.

Sauf que là.
Il n’avait pas de texte.
Plus.
J’étais déçu.
Embêté pour lui.

Alors pourquoi.
Alors pourquoi ne proposait-il plus de texte ?
Avait-il perdu sa plume ?
Son envie ?
Son inspiration ?
Ces années de galère l’ont-il touché davantage ?

Il n’est pas passé devant moi.
Il est sorti juste avant.
Là où je devais descendre.
Je suis allé le voir sur le quai.
Et lui ai demandé pourquoi il ne proposait plus de texte.

Et c’est là que je me suis rendu compte que notre imagination prend bien souvent le dessus.
Car il m’a répondu que la photocopieuse était en panne ce matin.