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05 mars 2008

Eux


Lui.
Je l’avais croisé il y a plus d’une année.
Pas très loin.
Au carrefour de la station Duroc.
Je me souviens.

Les velibs n’existaient pas encore.
Les troquets étaient toujours enfumés.
Il faisait beau.
Le merveilleux mois d’avril pouvait laisser présager un été où les adeptes des peaux caramélisées seraient excités comme des enfants devant un flanby.
Je me souviens.

Lui.
Il est venu vers moi.
Il était d’origine asiatique.
Cet homme d’une soixantaine d’année, déguisé d’un imperméable sombre qui cachait son costume du dimanche.
Cet homme qui arborait fièrement ses médailles de guerre sur son imperméable.

Lui.
Il m’avait abordé directement sur le trottoir.
Et commençait à me parler d’Indochine.
Et à me questionner sur le Vietnam.
A moi.
Géographe.
J’ai rebondi.

Eux.
Au même moment, un couple bras dessus bras dessous, passait devant nous et me fit en se retournant :
« Ne l’écoutez pas, il ne raconte que des histoires ».

Moi.
Dubitatif.
Devais-je les croire ?
Les velibs n’existaient pas encore, j’avais mon temps.
Il faisait le fier avec ses médailles.
Mais ces yeux n’avaient rien de fiers.
Alors je l’ai écouté.

Lui.
Il m’a raconté son histoire.
Ses combats.
Là bas, au temps de la guerre.
Ici, face à l’administration française.
Son exil.
Sa famille.
Son amour pour le Vietnam.
Son amour pour la France.

Lui.
Et moi.
Vingt bonnes minutes.
Oui, j’ai l’oreille facile.
Trop, sans doute.
M’en fiche. J’avais mes malabars dans la poche.

Mais alors.
Pourquoi se faire perdre vingt minutes pour au final demander dix euros pour aller à Roissy et accueillir sa famille arrivant de Saïgon - car dans sa mémoire, Ho Chi Minh Ville reste Saïgon –
Pourquoi prendre le temps de raconter toute cette histoire.
Parce que je l’écoute ?

Mais alors, dans l’histoire, quel est le plus dangereux ?
Lui, qui va perdre vingt minutes à ressasser son histoire et essayer de m’entourlouper?
Ou bien moi, qui vais lui prendre ses vingt minutes à l’écouter et au final ne lui proposer qu’un malabar avec un super héros en guise de tatouage?

Lui.
Durant ces vingt minutes, il m’a fait avancer.
Il m’a raconté une jolie histoire.
Moi, durant ces vingt minutes, je ne l’ai pas fait avancer.
Il n’a pas eu ses euros.

C’est surtout six mois plus tard qu’il m’a fait avancer.
Lui.
Quand il m’a recroisé.
Au même endroit.
Sous un ciel plus couvert.
Apprendre à dire non.
Je me souviens.

De la même manière.
La même histoire.
Que j’ai écourté, lui demandant s’il allait me demander dix euros pour aller accueillir sa famille à Roissy.
Il m’a regardé.
A marmonné, dans sa moustache jaunie.
Je lui ai répondu qu’il pouvait au moins changer son histoire.
Remplacer Roissy par Orly.
Non.
Aucune minute à lui consacrer.
Mon velib n’attendait pas.

C’est vraiment là que j’ai découvert.
Qu’il était atteint de schizophrénie laxative.

Et lui.
Ce midi, je l’ai recroisé sur le trottoir d’en face.
Devant le Chien qui Fume.
Galopant rue du Cherche Midi.
Le même.
La même moustache.
Le même imperméable.

Moi.
Je n’ai pas osé.
Lui demander s’il cherchait midi à quatorze heures racontait toujours la même histoire.
Il ne m’intéressait pas.
Plus.
Je l’avais bu.
Dorénavant, il m’était vide.

Et l’autre.

Ah oui, l’autre.
Il m’intéressait.
Beaucoup.
Enormément.
Je l’ai recroisé ce matin.
En revenant de l’ambassade d’Iran, visa en poche.
Ligne 6.
Au loin, j’ai reconnu sa voix.
Cette voix si singulière, que j’entendais chaque matin entre 2003 et 2005 sur la ligne 10.
Et que je n’entendais plus depuis.
J’étais heureux de l’entendre à nouveau.
Un clin d’œil.
Malgré un œil amoché.

L’autre.
Il m’a fait de la peine.
Car avant, comme tous, il demandait de l’argent. Oui.
Mais.
C’était un poète.
Il écrivait ses textes.
Aimait les jolis mots.
Les récitait avec envie.
Un peu comme lui.
Et les offrait.
« En échange d’une pièce, d’un ticket resto ou de métro, pour continuer à jouer avec les mots ».
Comme il disait.
J’aime sa voix.
Il est touchant.

Sauf que là.
Il n’avait pas de texte.
Plus.
J’étais déçu.
Embêté pour lui.

Alors pourquoi.
Alors pourquoi ne proposait-il plus de texte ?
Avait-il perdu sa plume ?
Son envie ?
Son inspiration ?
Ces années de galère l’ont-il touché davantage ?

Il n’est pas passé devant moi.
Il est sorti juste avant.
Là où je devais descendre.
Je suis allé le voir sur le quai.
Et lui ai demandé pourquoi il ne proposait plus de texte.

Et c’est là que je me suis rendu compte que notre imagination prend bien souvent le dessus.
Car il m’a répondu que la photocopieuse était en panne ce matin.


24 septembre 2007

Sans commentaire

Ca me fait bizarre.
Et ça fait une semaine maintenant.
Quand on y a pris l'habitude, le changement perturbe.
Du moins, cette habitude là.
On dit que seuls les idiots ne changent pas.
Oui, mais là, vous en conviendrez, cette habitude est synonyme de je vais bien tout va bien.
Normal. Elle est humaine.

Ca ne pouvait pas durer.
Je le savais.
Mais j'aurai préféré être le premier à partir.
D'ailleurs, d'ordinaire, je préfère être le premier à partir.
Et aujourd'hui, elle n'est plus là.
Définitivement.
Une figure.
Que lui est-il arrivé?


Ce matin, je ne travaillais pas.


Tout remonte à trois ans et demi.
J'arrivai dans le quartier.
Elle était la figure du quartier.
Elle était la figure de la rue.
Elle vivait ici.
Hiver comme été.
Ici, sur le trottoir.

Des gens, elle n'acceptait rien.
La première fois, j'avais essayé de lui offrir un café. Dans un gobelet.
Elle n'en a pas voulu.
Elle m'a envoyé balader. Avec ses gestes.
Certains de mes amis ont essayé.
En vain.
Aussi.
Elle marmonnait tout le temps.
Oui, elle avait énormément de mal à s'exprimer.
Peut-être car on ne lui a pas parlé pendant une longue période.
Peut-être sa lacune d'expression orale est la cause de cette vie sur le trottoir.
Peut-être ne parlait-elle pas tout simplement notre langue.
Aucune idée.

Elle n'aimait pas qu'on lui donne.
Elle n'aimait pas qu'on lui prête.
Si.
Qu'on lui prête attention.
Simplement.
En lui parlant. Notre langue.
Alors elle répondait, souriante parfois, en marmonnant, en faisant ses gestes bien à elle.
Oui, elle n'aimait que d'en recevoir des autres. De l'attention.
Elle avait cette humeur d'enfant, du haut de ses ... ans.

Alors elle amassait.
Alors elle amassait cartons, vêtements qu'elle dénichait par elle même.
Elle vivait devant un local commercial. Avec des grilles.
Alors elle cachait ses affaires derrière la grille.
Elle cachait sa vie derrière la grille.

Le samedi, c'etait le jour de la lessive.
Avec un seau. Et puis elle faisait sécher ses affaires sur les cartons.
Avec minutie.
Après, elle se faisait un bain de pieds dans le seau.
Je m'en souviens, l'hiver, la chaleur revigorante du seau fumait.
Elle avait un balai aussi.
Je lui enviais sa fougue pour le balai. Celle-ci, je ne l'ai pas.
Elle balayait son morceau de trottoir.
Son morceau de trottoir...
Elle était chez elle.
Elle était notre voisine.
Que nous n'avons jamais invité pour la soirée des voisins d'ailleurs.


Les gens passaient.
Certains la regardaient avec dégoût.
Certains changeaient de trottoir.
Certains l'ignoraient.
D'autres avaient de l'empathie.
Ceux-là, parfois, lui donnaient une pièce.
Il ne fallait surtout pas.
Elle prennait la pièce et la leur rejetait. Aussi sec.
Synonyme de « gardez votre argent ».
Alors après elle marmonnait.
Alors après elle était énervée.
Elle ne souriait plus.
Là, j'aurai aimé qu'elle parle.
Là, j'aurai aimé entendre ce qu'elle avait à dire.
De ma fenêtre. Là.

Je ne l'entendrai jamais.
Encore moins aujourd'hui.

Depuis un mois, dans le local commercial, des travaux ont commencé.

Ce week-end, je recevais.
Samedi matin, à l'heure où j'allais chercher les pains au chocolat dégoulinant de saveur, les travailleurs ont jeté certaines de ses affaires.
Et lui ont laissé le reste.
Elle n'était toujours pas là.
Dimanche non plus.
Ce matin non plus.

Et ce matin.
Et ce matin, ils ont jeté toutes ses affaires.
Ils ont aussi jeté ses affaires cachées derrière la grille.
Ils ont jeté une partie de sa vie.

A la fenêtre.
Je le vois faire.
Alors je veux savoir.
Je descends.
Enfile un jean.
Sans ceinture.
Pas le temps.
Je vais le voir.
Je lui demande.
Pourquoi.

Il me réponds, dans un français-polonais hésitant
- à croire que ce trottoir est fait pour les naufragés de notre langue -
« la poulice l'a plise ».

Elle a disparu.
Le nouveau propriétaire du local a appelé la police.
Elle a disparu.
Car elle s'est faite jeter comme ses affaires.
Elle a disparu.
Pour laisser place à un institut de bronzage UV.

...

01 août 2007

Elle est là-bas

Ici, j’aime y être.
Ici, comme le temps, rien n’est fixe, tout avance.
Ici, c’est mouvement.
Ici, c’est une sorte de trait d’union entre un lieu et un autre, entre le chaud et le froid, la pluie et le soleil, l’envie et le dégoût, le sourire et la moue.

Mon premier grand souvenir remonte à presque vingt-cinq ans. Elle me paraissait immense. J’y avais peur, peur de m’y perdre.
Quand quinze ans plus tard j’y suis revenu, elle me paraissait si petite !
Mes yeux avaient grandi. Elle, pourtant, était restée à l’identique. C’est marrant.
Nous avions cinq ans. Certains pleuraient, d’autres riaient.
Avec deux autres aventuriers, nous nous étions sauvé. Attirés par l’odeur de la fraise tagada.
Sauvés, mais rattrapés, par madame Péchault avec ses yeux de baleine et ses mains de bûcheron auvergnat.

Aujourd’hui, quand j’y retourne, je regarde.
Je les regarde. Eux, ces gens.
On ne les a jamais vu. On ne les recroisera jamais. Sauf peut-être un ou deux.
Ou une, si elle nous plait. Oui, on peut décider de la revoir, en la complimentant sur la finesse de ses fossettes ou de ses chaussettes. Comme celle-ci, une fois, violon sur l’épaule, natte sur l’autre, à la sockette noire et l’autre bleue.
Elle n’avait pas vu. Je l’avais vu. Je ne l’ai pas revue.

Généralement, ils sont tous pressés.
Généralement, ils sont tous stressés.
Mais ils ont tous un point commun. Ils vont regarder là-bas, là-haut, et avancer.

Mais avant d’avancer, d’abord, on avance tous. Allez.
Une autre fois, c’était en montant à Odéon.
La rame était bondée. Et encore une fois, il faisait chaud.
C’était la fin de semaine.
C’était la fin de journée.
C’était la fin du wagon.
In-extremis je m’y glisse. A la porte et contre la vitre j’étais englué.
Essayez de sortir une cigarette d’un paquet neuf, et de la re-glisser correctement, vous verrez, vous n’y arriverez pas.
Là, c’était pareil. On était vingt, dans cet espace, debout comme des cigarettes. Non light pour certain(e)s…
J’étais le vingtième, la vingtième clope, cabossé, contorsionné pour me calquer à la porte, être en symbiose avec cette vitre meurtrie de coups de cutter et de microbes.
Trois, quatre et cinq stations comme ça. Jusque Etienne Marcel

Etienne Marcel.
Là, sur le quai, au loin, on distingue une sorte de brouillard.
La rame continue d’avancer.
En fait, le brouillard n’est pas un brouillard.
Le brouillard, c’est le jet d’eau d’un extincteur. Un SDF joue avec et s’amuse à arroser les wagons.
Clin d’œil.
Mais juste d’un œil, avant d’ouvrir les deux bien grand : mon wagon, ma porte, ma tête s’arrêtent devant lui.
Sur les côtés, par les fenêtres, l’eau entre. Je ris. D’autres aussi. Ca, c’est bien.
Je sens la fraîcheur du jet contre la vitre.
Les traces de cutter restent imperméables.
Nous avons des portes de métro imperméables. Je vous le dis.
Je ris jaune lorsque je soupçonne mon voisin de vouloir descendre. Ca, c’est moins bien.
Là, j’aurai droit à la douche que j’avais oublié de prendre juste avant.
Fausse alerte.
Soupir.
Je ris encore plus.
L’eau continue de dégouliner sur toutes les vitres.
C’est génial.
Scène improbable, scène formidable.


Station ____ __ ____.
Le métro m’y dépose enfin.
Certaines personnes que j’y croiserai n’auront pas eu la même chance que j’ai eue avec mon ami apprenti pompier.

Elle, elle est toujours aussi grande.
Et eux. Ils partent, ou ils arrivent ?
Où vont-ils ?
D’où viennent-ils ?
Qu’attendent-ils ?
Certains ont avancé, d’autres vont avancer.
Certains ont les mains libres, d’autres pas.
Certains se cherchent, d’autres se trouvent.
Des groupes, des familles, des couples, des personnes seules. Et moi.
Ici, comme le sandwich, le téléphone est roi.

Mais ils ont, nous avons tous un point commun.
Nous regardons tous dans la même direction. Là bas, là-haut, au même endroit, à des moments différents.
Oui, c’est sans doute l’objet le plus regardé ici.
Elle attire toute l’attention. C’est elle qui décide de nous faire avancer.
Sans elle, il n’y a plus rien.
Sans elle, plus rien ne bouge.
Sans elle, nous sommes perdus.


L’horloge de la gare.

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