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29 mai 2008

Bouche bée

Jamais j’aurais pu m’attendre à une telle chose.
La probabilité était nulle.
Donc, non probable.
Et pourtant.


Je remonte dans le temps.
8 octobre 2005.
Je suis au Tibet.

Au monastère de Samyé.
En haut de ma colline.
Avec mon sage.
Celui-ci.
Un de mes plus beaux souvenirs.


27 mars 2008.
Je suis à Paris.

A écrire cette note.
Dont ça :
«
Alors il s'est approché de moi.
S'est accroupi.
Et s'est assis.
A mes côtés.
Les pieds ballants dans le vide.
Aussi.
»

Je n’avais pas joint d’illustration de cette scène pour la note.
Lui, je ne l’avais pas en photo.
Lui, je ne voulais pas le mettre dans la boîte.
J’avais bien pris une photo du monastère, du haut de cette colline.
Mais.
Mais elle n’aurait pas été en adéquation avec le texte.
J’avais préféré décrire.


Je remonte encore dans le temps.
7 octobre 2005.
Je suis au Tibet.

Ou plutôt, je suis en train de dîner dans une salle faisant office de restaurant du monastère de Samyé.
Nous sommes cinq.
Cinq touristes.
J’ai rejoint quatre trois japonais à leur table, m’invitant à boire de la « Lhasa beer, the beer of the roof of the world ».
Et à manger des yacks burgers.
Je m’en souviens.

Cinq touristes.
Dont elle.
Seule à sa table.
En train de dîner.
En train de lire.
En train d’écrire.
C’est une jeune et belle asiatique, brune aux cheveux longs.
Elle nous regardera.
Nous sourira.
Mais ne se joindra pas à nous.
Elle semblait Sage.
Je m’en souviens.


17 mai 2008.
L'escapade de mai.
Je suis en Jordanie.

Dans une auberge.
J’arrive de Paris.
Je pose mes sacs.
Demande un lit en dortoir.
Monte mon sac dans le dortoir.
Mange un carambar.
Redescends dans le salon.
Lis la blague carambar.
Salue les différentes nationalités présentes.
Une australienne.
Un néerlandais.
Un allemand.
Un irlandais.
Et un Maxime.

Je leur parle de ma passion pour les carambars.
Et malabars.
Et puis.

Et puis, je vois une pile de livre dans une bibliothèque.
Me lève.
Vais la voir.
Il y a le Lonely Planet en anglais sur la Jordanie.
Il y a le Rough Guide de la Jordanie.
Un autre Lonely Planet sur Israël.
Et en dessous, il y avait l’improbable…

Le Guestbook de l’auberge.
Mais avec une illustration sur la couverture.
Et quelle illustration !
Une photo.

D’une asiatique.
De dos.
Prise en photo.
Du petit muret de la colline de mon Sage.
Avec vue sur le monastère de Samyé.

 

2129580706.JPG
Dans la note "Mon Sage", nous étions tous les deux, assis, ici.


Pourrait-ce être l’asiatique que j’avais croisé ce 7 octobre 2005 dans la salle de restaurant du monastère ?
J’aimerai.
Pourquoi retrouvai-je la photo d’un des sites qui m’avait le plus marqué, ici, dans cette auberge Jordanienne, à Amman, un soir de mai 2008 ?

Je pourrais être niais et naïf en affirmant que c’est mon Sage qui me l’a replacée sur mon chemin ce soir-là.
Mais non.
Je ne serai pas affirmatif.
Je continuerai de trouver cela fabuleux.
Laisser une part de hasard…
…ou pas.


Y’a pas à dire.
La vie est bien faite.
Les voyages sont merveilleux et restent le meilleur investissement.
A court.
Et à long terme.
Car sont immatériels.
On investit.
Pour le personnel.

Profitons-en.
Tant que possible.

27 mars 2008

Mon Sage

A la base, ce n'était pas pour ça que j'y suis allé.
Pas pour le voir lui.
Ni eux spécialement.
Pourquoi y être allé? Ca, c'est une autre histoire.

Mais lui, il faisait partie du voyage.
Lui, il fait partie des souvenir qui m'ont le plus marqué.

Je me souviens.
C'était durant ma dernière semaine.
C'était le 8 octobre 2005.
La veille, j'étais déjà arrivé au monastère.
Nous n'étions que très peu.
Quelques pèlerins tibétains et trois japonais.

Non loin de ce monastère isolé entre le Brahmapoutre et des hauts sommets, quelques dunes étaient présentes sur une petite étendue.
J'avais trouvé ça extraordinaire, improbable : être à 4500 et pouvoir courir, se rouler dans des dunes.
Ce que je fis.
Mais pendant que je jouais avec ce sable asiatique, je vis une colline.
Une colline à taille humaine: c'est à dire que l'ascension pouvait être maîtrisable même par un fumeur.
Qui plus est, je me disais qu'une fois tout là-haut, je pourrais avoir une très jolie vue, me poser quelques heures et dessiner.

Mais ce fut dur.
Très dur.
De devoir se séparer des dunes.
Alors je me suis attaqué à cette colline.
Difficilement.
Ascension ponctuée de pauses clopes, de souffle court.
Plus haute que prévu.
Plus haute vue du pied.
Je mettrai bien trois quarts d'heure avant d'atteindre le sommet.
Plus je monte, plus je me rends compte que tout en haut il doit y avoir un petite cahute.
Oui.
Une cahute de pierres décorée de drapeaux de prières, colorée est bien là.
Un instant, je pense au mythe de l'ermite tibétain qui pourrait vivre ici seul en reclus.
L'image même du Sage tibétain que nous, occidentaux, avons en tête.

Car pourtant.
Là bas, le mythe du vieux Sage, moine, spirituel, que nous imaginons, n'existe pas.
Ou plutôt si, il existe.
Mais se cache.
Ne se montre pas à tous les coins de rue.
Au contraire, parfois on croise de jeunes moinillons.
Mais ceux-là n'ont rien de ré-incarnés.
Ou plutôt si.
Des ré-incarnés de nos jeunes branlicots boutonneux à mobylettes de nos campagnes.
Voilà. ce sont les mêmes.
Rien de Sages.
Le Sage bouddhiste, lamaïste au regard transperçant, au sourire rassurant de l'expérience, n'existe que dans les esprits des plus rêveurs.

Alors ce mythe, un instant, en m'approchant enfin de la cahute au sommet de la colline, quand même, j'y pense.
Rêveur je resterai.
Je sais.

Je m'approche.
Fais le tour.
Remarque le panorama sur le monastère 400m au dessous de moi. Là. Abrupte. Impressionnant.
Et puis.
Et puis j'entends soudainement un bruit de clochettes.
Le bruit provient de la cahute.
Je m'approche.
Limite tends l'oreille contre la porte.
Avant que celles-ci ne s'ouvrent.
La porte.
Et l'oreille.

Je me recule.
Il s'avance.
Je lui souris.
Il me dévisage.
De sa main gauche il donne un coup de clochettes.
Il me sourit.
Je lui souris.
Toujours.
De sa main droite, il me tend un paquet de biscuits.
Je lui souris.
Il me sourit.

Son visage est marqué.
Par le soleil.
Par l'altitude.
Sa peau est mate.
Sa barbe blanche est fine, courte et peu dense.
Il avoisine les soixante dix ans.
Son regard est... transperçant.

Ding ding.
Font ses clochettes.
Et il part faire le tour de la cahute.
Je le regarde faire son rituel, avant d'aller rejoindre le bord de la montagne à quelques mètres et me poser avec vue sur l'ensemble du monastère.

Ding ding.
J'entends toujours les clochettes faire le tour de la cahute.
Et puis plus rien.
Ayant sorti mon matériel à dessin, je me retourne.
Mon Sage s'était arrêté.
Il me regardait.
Il me souriait.
Avec son biscuit dans la main droite.
Je lui ai souri.

Alors il s'est approché de moi.
S'est accroupi.
Et s'est assis.
A mes côtés.
Les pieds ballants dans le vide.
Aussi.

Il a le sourire de l'enfant.
Il a le regard du Sage.
Il a son biscuit dans une main.
Et maintenant mon lecteur MP3 dans l'autre.
Et c'est comme ça, qu'un jour d'octobre 2005, un Sage tibétain a découvert le Concerto pour clarinette de Mozart.

Ding ding.
Je suis resté tout l'après-midi là-haut. Sans crème, ma joue gauche s'en souvient encore.
Je suis resté avec lui.
Assis l'un à côté de l'autre, à contempler la vallée, dessiner ou grignoter pendant deux heures.
Et jamais, à aucun moment, nous n'avons parlé.
Je lui montrais mes carnets et dessins, il me montrait ses livres de prières.
Je lui faisais écouter ma musique, il me partageais ses biscuits secs aussi durs que du pain congelé.
Je lui souriais, il me souriait.
Il me souriait, je lui souriais.

Je me souviens.
Il était beau.
Et je l'avais devant moi.
Lui.
Le fameux Sage tibétain aux rides finement taillées par le travail de la méditation.

Alors forcément.
Je n'ai jamais osé le prendre en photo.
Pas eu envie d'enfermer dans une boîte ce moment si particulier. Fort.
Et je l'ai toujours en tête.
Je le revois me proposer ses biscuits.
Je le revois s'émerveiller devant les écouteurs de mon MP3.
Je le revois me montrer ses clochettes et ses livres de prières.
Je le vois sourire.
Toujours.

Et bien souvent après, j'ai pensé à lui.
Et encore bien après, je pense à lui.

Et encore plus aujourd'hui.