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17 septembre 2007

Rencontre kalachnikovée

25 mars 2007.
Sana'a, Yemen

C'était le dernier jour. Enfin la dernière soirée plutôt.
Nous avions marché quinze jours durant.
De retour dans la capitale.
J'aimai le pays de la reine de Saba, j'aimai cette capitale.
Ce soir là, le ciel devenait de plus en plus menaçant, comme les yéménites que nous avions croisé la veille au soir, kalachnikov à l'épaule.

Mais il me fallait le dessin du jour.
Un dessin de ces rues grouillantes si agitées, si vivantes et si effrayantes pour certains.
Il devait être vingt et une heures.
Et puis, j'avais envie d'être seul, à remonter les rues.
Aussi sans doute car j'étais le seul à dessiner.

Là bas, tout est resté authentique.
Ces bâtiments-tour collés les uns aux autres ornés de motifs de chaux et de plâtre symboles de la richesse d'une fratrie et montant inexorablement vers le ciel, l'ocre roi, le qat, la saveur des marchés épicés, l'émotion de regards croisés, même celui de Saddam Hussein, présent dans tous les magasins et maisons.

Ce soir-là, il fallait figer tout ça.
Ce soir-là, elle s'est mise à côté de moi, déguisée de son trois pièces noir-mort: bas, haut, voile.
Ce soir-là, j'ai osé croiser son regard, à elle, plus de trois secondes.
Ce soir-là, c'est plutôt elle qui a osé soutenir mon regard plus de trois secondes.
Normal, c'est elle qui s'est approchée de moi.
C'est elle qui a osé s'asseoir à côté de moi. Là, dans cette rue.
Elle a commencé par regarder mon esquisse.
Je lui ai souri.
Ses yeux m'ont souri.
Je le sais.
Des yeux sourieurs ne mentent pas.
Son voile ne laissait transparaître que son regard.

C'est paradoxal.
Les femmes se cachent sous le voile.
Elles veulent se cacher sous le voile.
Ou on leur impose de se cacher sous le voile.
J'accepte, je respecte.
Nous sommes chez eux.
Mais sachez une chose, vous.
Oui, vous:

Vous voilez les femmes pour qu'on ne les voit pas.
Mais il n'y a rien de plus mystérieux et envoûtant que le regard d'une femme voilée.
La curiosité est attisée.
Echec du voile.

Ce voile est une torture.
Pour elles sans doute. Quoique.
Mais pour moi, il l'est incontestablement.
Car je ne vois que leurs yeux.
Alors il m'en faut plus.
Alors je les regarde toutes.
Je croise tous ces yeux, dont certains me parlent plus que d'autres.
Boule de neige.
Envie d'en croiser davantage.

Elle est restée près de dix minutes à mes côtés.
Derrière nous, sur le trottoir, deux hommes, qui observaient la scène, dans un grand silence.
Avec elle, j'ai partagé deux choses.
Un regard.
Et le silence.

Le ciel menaçant a interrompu notre silence.
Elle s'est levée puis s'est envolée.
Je l'ai regardée s'en aller, de dos.
Elle était laide.
Oui, laide de dos.
Car de dos, elles se ressemblent toutes. Elles sont toutes pareilles.
C'est moche.

J'ai commencé à ranger mes affaires de dessin, sauvagement attaqué par les gouttes.
Un des deux hommes s'est alors approché de moi.
La nuit était tombée.
Je me suis levé.
Nous n'étions alors que tous les trois. Là, dans cette rue.

Voyant que je commençai à me faire tremper, celui qui s'était avancé m'a indiqué de sa main le deuxième homme.
Ils ne parlaient pas.
Je me tourne vers le deuxième.
Le deuxième se tenait à une porte ouverte et me faisait signe pour que j'entre.
Leur expression était indescriptible.
Je ne voyais pas l'intérieur de la pièce, elle était sombre. Très sombre.

Il était vingt et une heures vingt.
Je m'en souviens.
J'avais regardé leur montre.
Je n'en porte pas.

Il pleuvait maintenant.
Alors je les ai suivi.
Je suis entré dans cette pièce sombre. Noire. Très allongée, étroite.
Peut-être trois mètres de large.
Et derrière moi, ils ont refermé. Porte cadenassée.
Sur l'instant, une impression bizarre.
Je me serai cru dans un film, la porte se refermant sur l'occidental. « Tu es entre nos mains ».
Alors je me suis avancé.
Au loin, une lumière scintillante.
Le long des murs, des sacs de plâtre.
Ils me demandèrent de poser mes affaires sur un sac de plâtre.
Je leur répondis que je préfèrai les garder avec moi. Merci.

J'approche de la lumière.
Et voici que je découvre huit yéménites à la mine patibulaire.
Ils sont vautrés comme des rois fainéants sur les sacs, et d'autres assis à même le sol, dos contre sacs.
Pause qat.
Tous autour de trois bougies rayonnantes.
Ils me font signe de m'approcher.
Ils me font signe de prendre place.
Tous me regardent.
Je m'assieds à côté de deux kalachnikov. Je les éloigne.
Je ne ressens absolument rien.
Sauf l'étonnement dû à l'originalité de la situation.

Les deux yéménites qui m'ont incité à rentrer entament une conversation avec celui qui semble être un personnage important.
Dans un anglais incertain, pire que le mien, ce yéménite - hôte des lieux je me doute - me demande d'où je viens et ce que je fais ici.
Il me fixe du regard. Rien ne transparaît de son visage marqué.

« Je suis français et suis venu dans ton pays pour marcher dans la montagne ».

Alors il me sourit.
Alors ils me sourient tous.
Alors il m'invite à me servir du thé.
Alors ils m'invitent à consommer le qat.
Alors il souhaite que je lui montre mes carnets et mes dessins.
Alors ils veulent que je leur parle de la France.
Alors il veut que je lui parle de ma vision que j'ai sur son pays.

Alors nous avons échangé pendant une heure.

Ce fut un moment privilégié.
Moment singulier.
Authentique.

Leur visage s'est ouvert dès lors que je leur ai dit que j'étais français et non américain.
De la France, ils connaissent et apprécient Jacques Chirac, mais aussi Zinédine Zidane.
Jacques Chirac pour sa position quant à la guerre du Golfe.
Zinédine Zidane pour son coup de tête lors de la finale France-Italie.

Cette scène est à l'image de ce que l'on peut penser des pays arabes et du Moyen-Orient; l'approche froide imagée soupçonnant la peur cache et laisse place à une hospitalité et une proximité rarement égalées.
C'est pour ça que je les aime.

02 août 2007

Cette rencontre, on ne l'oublie pas

Ca fait deux ans et demi aujourd’hui.
Oui, deux ans et demi. Déjà.
Au début, ce n’est pas évident.
On se trompe sur tout, il faut réapprendre. Ca fait avancer.

Elle, je ne l’avais jamais vue. Elle non plus d’ailleurs.
C’est par téléphone que nous nous sommes connus. C’était bizarre.
Elles m’avaient donné son numéro, elle m'avait donné son adresse.
Première fois que je lui parlais à elle. A eux.
Pourtant, j’étais à l’aise. Elle aussi.
Oui, j’aurais très bien pu ne pas être à l’aise. Ce n’est pas ordinaire.
Elle était plus jeune que moi. Vingt-cinq ans je crois. Encore étudiante.

Nous avions convenu du rendez-vous.
Chez elle. Directement. Oui.
Ca se passait comme ça.
Mais pour moi, ça me paraissait normal. Et puis elles m’avaient prévenu qu’il faudrait un jour ou l’autre que j’aille chez elle.
Je m’en souviens comme si c’était hier. Qui aurait pu oublier!

Ce soir là, il faisait froid. Faut dire, c’était en hiver.
Je me revois grelottant, marchant rue Notre-Dame des Champs, sifflotant un air des Cowboys Fringants.
Plouf plouf. Ca, c’était une flaque d’eau.
Ca m’apprendra.
Suis trop joueur.

Au pied de chez elle, je reconnus l’entrée qu’elle m’avait si bien décrite.
Guider et se faire guider, elle est habituée. Elle m’initierait.
Elle avait l’habitude de ce genre de rendez-vous. Ca m’a rassuré.
J’entre. Je monte. J’avance. Je stoppe. Je frappe. Elle m’ouvre.

Ce qui m’a frappé chez elle en premier, bizarrement, ce sont ses chaussures.
Celles en cuir, qui étaient dans un coin, là, à coté de son sac. Les chaussettes étaient soigneusement mises dans ses chaussures. Mais une chaussette rouge et l’autre noire.
Presque comme la violoniste de Gare du Nord que je croiserai un an et demi plus tard.
Mais cette différence de couleur de chaussettes emmitouflées dans les chaussures ne m’a pas étonné.
D’ailleurs, ça m’a paru normal. Oui.

De son huitième étage, elle avait une formidable vue sur le Panthéon illuminé.
Je lui ai dit. Ce fut ma première erreur. Je n’aurai pas dû lui dire.
Je me suis senti mal et à la fois amusé de cette boulette.
C'était obligatoire. Surtout la première fois. Elles m'avaient prévenu.
Elle ne m’en a pas tenu rigueur.
Merci Chloé.
Elle était gentille, attachante, douce et très belle.
Ses lunettes lui allaient à ravir.
Belle, elle ne le savait pas. On lui disait, mais elle ne voulait pas l’accepter.

Nous avons parlé d’actualités, il le fallait.
Nous avons parlé du code civil, c’était obligé.
Nous avons parlé d’Histoire, c’était du bonus. Oui, elle aimait l’Histoire.
De nous, nous n'avons que très peu parlé. Brièvement. Autour d’un verre de soda.

Ce moment, cette soirée, seul, avec elle, j’ai aimé.
J’en garde un merveilleux souvenir.
Elle était vraiment très attachante.

Par la suite, nous avons continué à nous voir. Toujours chez elle.
Mais tout restait très étrange.
Oui, pendant quatre mois nous nous sommes vus.
A ses yeux, nous voir était important.
Aux miens, davantage.

Et puis, son année d’études à Paris s’est terminée. Elle est repartie. Loin. Là bas, chez elle.
Depuis, nous ne nous sommes jamais revus.
Jamais reparlé.
Ca peut paraître étrange, mais non.
Elles m'avaient prévenu.


Ce soir d'hiver, c'était la première fois que je lui faisais sa lecture.
Elle était non-voyante.