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02 octobre 2007

Saveur

C’est tout bête mais c’est important.

Ca remonte à deux ans maintenant.
C’était tout nouveau.
Je me souviens de son odeur si singulière.
C’est ce qui m’avait frappé en premier.
J’entrai.
Montai les escaliers.
Le parquet chuchotait.
Le lieu était particulier.
Chargé d’Histoire.
Chargé d’histoires.
Odeur.
Comme celle des vielles lettres jaunies ayant traversé les années. Celles-ci, .

Je m’en souviens.
Au début, j’étais impressionné.
Normal, première fois que j’en voyais une.
Nue.
Dans ces circonstances.
Gêné. Intimidé. Oui.
Normal.
Mais c’était le jeu aussi.
Après, on prend davantage d’assurance.
Au bout de la deuxième fois.
Ou de la troisième. Sais plus.
Elle ne m’intimidait plus.
Elles ne m’intimidaient plus.
Normal.

C’est paisible.
Relaxant.
Parfois énervant.
Surtout quand il me disait
«
- Tu vois, c’est comme ça, tu vois.
- Moins sombre là tu vois.
- T’avais bien commencé tu vois là.
- Tu vois y’a du volume là, tu vois.
- Voilà, comme ça tu vois.
»
Mais lui, il était fort.
Il maniait aussi bien le ______ que je maîtrise la bulle de malabar.
En plus il racontait de jolies anecdotes tu vois.

La première fois, ça n’a duré qu’un an.
Un an après, il n’y a pas eu de deuxième fois.
Tant pis.
Ce sont des choses qui arrivent.
Une parenthèse.
Laissons la place aux autres.
Mais merde quand même.

Jusqu’à.
Jusqu’à vendredi dernier.
J’ai reçu leur lettre.
Excité.
La même excitation que celle d’une lettre reçue d’une inconnue.
La même excitation qu’ici.
Mais une peur aussi.
Celle de me dire qu’il n’y aurait sans doute pas de troisième fois non plus.
Mais j’y croyais.
Aussi fort que je crois qu’un jour il n’y aura plus d’attente dans les bureaux de Poste.
Amen.
Non, j’y croyais un peu plus quand même.

Alors je l’ai ouverte.
Avec délicatesse.
Et j’ai vu.
Et j’ai lu.
Et j’ai su.
Que.
J’avais rendez-vous le 5 octobre à 19h00.
J’ai eu raison d’y croire.
C’est gagné.
Coup de chance ?
Aucune idée.
Ca continue.
A savourer.

Accepté aux cours de dessin de cette année.

17 septembre 2007

Rencontre kalachnikovée

25 mars 2007.
Sana'a, Yemen

C'était le dernier jour. Enfin la dernière soirée plutôt.
Nous avions marché quinze jours durant.
De retour dans la capitale.
J'aimai le pays de la reine de Saba, j'aimai cette capitale.
Ce soir là, le ciel devenait de plus en plus menaçant, comme les yéménites que nous avions croisé la veille au soir, kalachnikov à l'épaule.

Mais il me fallait le dessin du jour.
Un dessin de ces rues grouillantes si agitées, si vivantes et si effrayantes pour certains.
Il devait être vingt et une heures.
Et puis, j'avais envie d'être seul, à remonter les rues.
Aussi sans doute car j'étais le seul à dessiner.

Là bas, tout est resté authentique.
Ces bâtiments-tour collés les uns aux autres ornés de motifs de chaux et de plâtre symboles de la richesse d'une fratrie et montant inexorablement vers le ciel, l'ocre roi, le qat, la saveur des marchés épicés, l'émotion de regards croisés, même celui de Saddam Hussein, présent dans tous les magasins et maisons.

Ce soir-là, il fallait figer tout ça.
Ce soir-là, elle s'est mise à côté de moi, déguisée de son trois pièces noir-mort: bas, haut, voile.
Ce soir-là, j'ai osé croiser son regard, à elle, plus de trois secondes.
Ce soir-là, c'est plutôt elle qui a osé soutenir mon regard plus de trois secondes.
Normal, c'est elle qui s'est approchée de moi.
C'est elle qui a osé s'asseoir à côté de moi. Là, dans cette rue.
Elle a commencé par regarder mon esquisse.
Je lui ai souri.
Ses yeux m'ont souri.
Je le sais.
Des yeux sourieurs ne mentent pas.
Son voile ne laissait transparaître que son regard.

C'est paradoxal.
Les femmes se cachent sous le voile.
Elles veulent se cacher sous le voile.
Ou on leur impose de se cacher sous le voile.
J'accepte, je respecte.
Nous sommes chez eux.
Mais sachez une chose, vous.
Oui, vous:

Vous voilez les femmes pour qu'on ne les voit pas.
Mais il n'y a rien de plus mystérieux et envoûtant que le regard d'une femme voilée.
La curiosité est attisée.
Echec du voile.

Ce voile est une torture.
Pour elles sans doute. Quoique.
Mais pour moi, il l'est incontestablement.
Car je ne vois que leurs yeux.
Alors il m'en faut plus.
Alors je les regarde toutes.
Je croise tous ces yeux, dont certains me parlent plus que d'autres.
Boule de neige.
Envie d'en croiser davantage.

Elle est restée près de dix minutes à mes côtés.
Derrière nous, sur le trottoir, deux hommes, qui observaient la scène, dans un grand silence.
Avec elle, j'ai partagé deux choses.
Un regard.
Et le silence.

Le ciel menaçant a interrompu notre silence.
Elle s'est levée puis s'est envolée.
Je l'ai regardée s'en aller, de dos.
Elle était laide.
Oui, laide de dos.
Car de dos, elles se ressemblent toutes. Elles sont toutes pareilles.
C'est moche.

J'ai commencé à ranger mes affaires de dessin, sauvagement attaqué par les gouttes.
Un des deux hommes s'est alors approché de moi.
La nuit était tombée.
Je me suis levé.
Nous n'étions alors que tous les trois. Là, dans cette rue.

Voyant que je commençai à me faire tremper, celui qui s'était avancé m'a indiqué de sa main le deuxième homme.
Ils ne parlaient pas.
Je me tourne vers le deuxième.
Le deuxième se tenait à une porte ouverte et me faisait signe pour que j'entre.
Leur expression était indescriptible.
Je ne voyais pas l'intérieur de la pièce, elle était sombre. Très sombre.

Il était vingt et une heures vingt.
Je m'en souviens.
J'avais regardé leur montre.
Je n'en porte pas.

Il pleuvait maintenant.
Alors je les ai suivi.
Je suis entré dans cette pièce sombre. Noire. Très allongée, étroite.
Peut-être trois mètres de large.
Et derrière moi, ils ont refermé. Porte cadenassée.
Sur l'instant, une impression bizarre.
Je me serai cru dans un film, la porte se refermant sur l'occidental. « Tu es entre nos mains ».
Alors je me suis avancé.
Au loin, une lumière scintillante.
Le long des murs, des sacs de plâtre.
Ils me demandèrent de poser mes affaires sur un sac de plâtre.
Je leur répondis que je préfèrai les garder avec moi. Merci.

J'approche de la lumière.
Et voici que je découvre huit yéménites à la mine patibulaire.
Ils sont vautrés comme des rois fainéants sur les sacs, et d'autres assis à même le sol, dos contre sacs.
Pause qat.
Tous autour de trois bougies rayonnantes.
Ils me font signe de m'approcher.
Ils me font signe de prendre place.
Tous me regardent.
Je m'assieds à côté de deux kalachnikov. Je les éloigne.
Je ne ressens absolument rien.
Sauf l'étonnement dû à l'originalité de la situation.

Les deux yéménites qui m'ont incité à rentrer entament une conversation avec celui qui semble être un personnage important.
Dans un anglais incertain, pire que le mien, ce yéménite - hôte des lieux je me doute - me demande d'où je viens et ce que je fais ici.
Il me fixe du regard. Rien ne transparaît de son visage marqué.

« Je suis français et suis venu dans ton pays pour marcher dans la montagne ».

Alors il me sourit.
Alors ils me sourient tous.
Alors il m'invite à me servir du thé.
Alors ils m'invitent à consommer le qat.
Alors il souhaite que je lui montre mes carnets et mes dessins.
Alors ils veulent que je leur parle de la France.
Alors il veut que je lui parle de ma vision que j'ai sur son pays.

Alors nous avons échangé pendant une heure.

Ce fut un moment privilégié.
Moment singulier.
Authentique.

Leur visage s'est ouvert dès lors que je leur ai dit que j'étais français et non américain.
De la France, ils connaissent et apprécient Jacques Chirac, mais aussi Zinédine Zidane.
Jacques Chirac pour sa position quant à la guerre du Golfe.
Zinédine Zidane pour son coup de tête lors de la finale France-Italie.

Cette scène est à l'image de ce que l'on peut penser des pays arabes et du Moyen-Orient; l'approche froide imagée soupçonnant la peur cache et laisse place à une hospitalité et une proximité rarement égalées.
C'est pour ça que je les aime.

03 septembre 2007

Epistolaire posthume

Extraordinaire.
Génial.
J’aime !

Tout s’est passé comme ça.

Nous ne nous connaissions pas.
Jamais nous n’aurions pu nous connaître. Encore moins nous croiser.
Et pourtant.
C’était écrit.
Ils s’appellent Simone, Madeleine et Pierre.
Trois vies. Trois personnages. Trois destins.
Nous nous sommes rencontrés ce Week-End.
Je suis allé vers eux.
Pour deux ce fut un appel.
Simone, elle, fut le fruit du hasard.
C’est elle d’ailleurs qui m’a donné envie de chercher Madeleine et Pierre.
Simone, elle fut mon coup de cœur.

Peut-être qu’avec davantage de temps j’aurai pu en rencontrer, en croiser d’autres.
Une prochaine fois peut-être.
Chaque chose en son temps.

Simone, ce sont ses croquis qui m’ont séduit.
Elle était cachée. C’est en regardant un vieil atlas de géographie de Vidal-Lablache que je l’ai aperçue.
Je suis allé vers elle et elle a commencé à me raconter sa vie. Une partie. Juste celle que j’ai pu comprendre.
Elle avait un coup de crayon fabuleux. Il ne m’en fallait pas plus.
Des femmes. Simone ne dessinait que des femmes.
Des poses de femmes nues, des modèles de vêtements.
Elle ne m’a pas dit si elle faisait de sa passion son métier. Je ne l’ai pas découvert. Cela restera de l’ordre du mystère.
Mais je suis resté sur ma fin.
Simone a vécu en Inde. Elle suivait son père, médecin. Elle me donnera un de ses carnets de voyage d’Inde.

Madeleine et Pierre, c’est grâce à Simone que je les ai rencontré.
Hier midi. En me baladant.
Ils étaient ensemble. Mais sans s’adresser la parole.
L’un et l’autre, au milieu d’autres. Perdus, mélangés.
J’ai comme senti qu’ils me criaient à l’aide.
Madeleine vivait à Paris. Paris Xème. Elle s’adressait à ses parents.
Pierre était à l’est. Non loin de Reims. Il s’adressait à sa fiancée puis à sa femme.

Madeleine et Pierre ne m’ont pas trop parlé. Je n’ai pas voulu. Je voulais qu’ils me parlent plus tard.
Je savourerai davantage.
Pour eux, je suis passé une première fois.
Leur homme de maison ne m’a pas du tout plu. Alors je suis reparti. Mécontent.

Du reste, je suis resté troublé un certain temps. Mes amis me l’ont dit.
Remarque, c’est compréhensible.
Alors je n’ai pas aimé. Eux, les voir avec cet homme. Non digne d’eux.
Et pourtant.
Ils ont vu du pays.
Quels ont été leurs voyages. Baladés. Echangés.
Simone, Madeleine et Pierre. Comme tout d’ailleurs là bas.
Tout se passe.
Je m’étais approprié Simone. De manière douce, agréable, joviale. Merci Raymond.

Il me fallait désormais Madeleine et Pierre.

Je retournerai voir l’homme de maison à l’allure patibulaire.
En prenant sur moi. Très désagréable.
D’ordinaire on dit d’une personne désagréable dans ce cas qu’on l’évitera.
Oui, j’acquiesce. Je suis d’accord avec ce concept.
Mais là, Madeleine et Pierre, je ne pouvais pas les lui laisser. Non.
Ils m’ont demandé. Je sais.

Alors j’ai rusé. Peu parlementé. Il ne m’en donnait pas l’envie.
Et puis.
Et puis je pris Madeleine et Pierre par la main.
Je les ai sortis.
J’en étais heureux.
Fier. Fier comme un enfant revenant avec un dix sur dix en récitation.
Oui, aujourd’hui, ils sont avec moi. Ils vont pouvoir me parler. Calmement.

Avec eux, c’est un premier trésor que j’ai trouvé.
Simone, Madeleine et Pierre.
Ils ne voyageront plus.
Ils resteront avec moi.
J’ai envie de les faire revivre. A ma façon.

J’ai envie.



Ce Week-end, j’étais à la braderie de Lille.

« Simone », je l’ai remarquée chez le brocanteur d’en face.
Il ne restait d’elle que ses carnets à dessins, ses aquarelles et quelques textes dans de vieilles chemises du début du siècle dernier.
« Madeleine », elle existe pour moi d’après ses quatre-vingts lettres manuscrites de correspondance d’avec ses parents du milieu du siècle dernier que j’ai trouvé.
« Pierre », il existe pour moi par ses quarante lettres manuscrites de correspondance d’avec sa fiancé (qui devînt sa femme) durant sa mobilisation dans les tranchées de la guerre 14-18.

Leur mémoire, un vrai trésor.

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