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02 décembre 2007

Attendez

Concorde.

Samedi soir.
Tard.
Ligne 12.

Il se glisse et s'assied.
Il n'a pas choisi sa place au hasard.
En face de lui, une jolie brunette.
C'était obligatoire.
Cheveux fins, longs.
Joues du bonheur.
Bouche en croissant de lune à Johannesburg.
Emmitouflée dans son écharpe de mère Noël.
Ecoutant sa musique.
Tête penchée.
Yeux fermés.
Bras croisés.
Lecteur sur ses genoux.

Elle ne l'a pas vu s'installer.
Normal.
Plongée dans sa musique.
En revanche, ses voisins l'ont remarqué.
Un couple de sexagénaires.
Très beau.

Il déciderait qu'ils seraient alors ses complices.
Il savait qu'ils accepteraient de jouer le jeu.
Et en silence.
Juste les yeux.
Et les visages.

Mais la partie ne serait pas facile.

Il y aurait les autres.
Il ne faudrait pas qu'ils ne soient finalement pas complices.

Il y aurait le temps.
Il ne faudrait pas que l'Isis écourte son trajet.

Il y aurait la vue.
Il ne faudrait pas que l'Isis ouvre ses yeux.

Il y aurait le hasard.
Il ne faudrait pas que le destin s'en mêle.

Il y aurait l'audace.
Il ne faudrait pas finalement que l'audace s'échappe au dernier moment.

Et Il y aurait l'excitation.
De toute manière, elle, elle ne fait jamais faux bond.

Tout ce petit monde réuni.
Juste pour quelques instants.
Quelques instants de plaisir.
Anonyme.

Alors il s'exécuta.
Ses voisins ne sont pour l'instant pas encore complices.
Il sort son carnet.
Son stylo.
Arrache une feuille blanche de son carnet.
Ecrit trois mots.
L'Isis a toujours ses yeux fermés.
L'Isis a bougé le bras gauche.

Ses voisins le regardent.
Mais ne voient ce qu'il écrit.
Ils ont des yeux de sexagénaires.
Ils ne sont toujours pas complices.

Il range son carnet.
Il range son stylo.
Il sourit à ses voisins.
Il ouvre grands ses yeux.
Regarde ses voisins.
Approche sa main de sa bouche, index tendu.
Il leur mime le « chut » du fripon.
Ils le regardent.
Ils sourient.
Normal.
Il ne comprennent pas.

Il se tourne vers elle.
L'Iisis a toujours les yeux fermés.
Il approche sa main vers son genou.
Et la feuille aux trois mots.
Bras tendu.
Doucement.

Ses voisins le regardent.
Etonnés.
Ils ne comprennent pas.
Toujours pas.

L'Isis a toujours les yeux fermés.
L'Isis bouge le bras droit.
Il ramène aussitôt sa main.
Range son bras.

Silence.
Son voisin s'est replongé dans la lecture du lapin « Attention! Ne mets pas tes mains sur la porte, tu risques de te faire pincer très fort ».
Sa voisine continue de le regarder.


Assemblée Nationale.

Deuxième tentative.
Il rapproche sa main.
L'Isis a toujours les yeux fermés.
L'Isis ne bouge ni le bras gauche, ni le bras droit.
Alors doucement.
Avec délicatesse.
Il dépose la feuille aux trois mots sur le genou de l'Isis.

Il retire sa main.
La range dans sa poche.
Ses voisins sourient.
Ses voisins ont des yeux de sexagénaires.
Mais ils ont compris.

La feuille est délicatement posée sur son genou.
Les trois mots sont offerts au plus espiègle des regards.
Son voisin ne peut pas lire.
Normal.
Il est placé à l'envers.
En revanche, sa voisine, elle, peut lire.
Et elle ne s'en prive pas.
L'Isis a toujours les yeux fermés.
L'Isis remue sa tête.
Gauche.
Droite.
La voisine penche la tête.
Attention au torticolis mamie.
Elle se redresse.
Torticolis évité.
Elle se tourne vers lui.
Lui adresse un gand sourire.
Son voisin regarde sa voisine.
Il ne comprend pourquoi elle adresse un énorme sourire à son voisin.
Sa voisine se penche vers son voisin.
Attention à votre dos mamie.
Sa voisine murmure à son voisin.
Penché également.
Attention à votre dos papy.
Ils se redressent.
Ils lui sourient.
Il leur sourit.
Merci mamie.
Merci papy.

Ne souriez pas trop fort, vous pouriez faire glisser les trois mots encore en équilibre précaire.

Ne reste plus qu'elle.
L'Isis.


Rue du Bac.

L'Isis remue ses bras.
L'Isis ouvre ses yeux.
Ses paupières cachaient deux magnifiques émeraudes.
En bougeant ses jambes, elle laisse tomber les trois mots.
Avant de ne les rattrapper au vol d'une manière très adroite avec ses moufles lapones.

Les émeraudes scrutent.
Elle relève la tête.
Elle le regarde.
Elle les regarde.
Ils la regardent.
Ils lui sourient.
Ses voisins sont bel et bien devenus complices maintenant.

«
Mais qu'est-ce que c'est?
Mais qui a...
»

«
Attendez...
»
Lui dit-il.

Alors il rentre sa main dans son manteau.
Et en sort un carnet.
Un stylo.
Arracha une feuille blanche de son carnet.
Et écrivît.

« Aucune idée. Quelqu'un est monté, puis descendu. Il vous a juste déposé cette feuille sur votre genou ».

Et lui tendît.

Et ils sourièrent.

Et tous.

Et deux écarlates plus que deux autres.

28 août 2007

Empressement distingué

Je cours.
Je descends.
Je saute.
Me faufile.
Ouf.
In extremis.
J’ai failli m’étaler.
Mais non.
Il m’a applaudi. Il m’a souri, lui, monsieur Figaro.
Révérence. Merci.
Grazie.

Pourtant, avant, plus relâché, on ne faisait pas.
Même dans une maison de retraite, en salle télé devant Julien Lepers.
Thelma m’a accompagné juste avant. Comme d’habitude en ce moment.
Oui, c’est par période. Périodique. Mon côté féminin.

Plus tard, j’en ai vu un.
A Vaugirard.
Ce fut extra.
Une telle scène, je n’en avais jamais vue.
Monsieur Figaro non plus sans doute.
Il a souri aussi. Avec de grands yeux, synonymes de « oooops mince ».
Alors on s’est regardé. Tous les deux. Main devant la bouche. Yeux rieurs.
Et il m’a dit
« Ca ne semble pas arriver à tout le monde ».
Alors je lui ai répondu
« C’est pour ça que c’est cocasse ».

Cet échange, car à Vaugirard un jeune n’avait pas eu ma chance.
Il descendait à bride abattue. Aussi.
Marches quatre à quatre.
Grande souplesse dans le mouvement. Excellente technique.
Le juge russe aurait osé un neuf.
Il a couru.
Les portes se sont fermées.
Il s’est mangé les portes.
Etalé.
Violemment.
Splendide.
Une vraie crêpe.
J’adore.
Il est jeune, il doit encore apprendre.
La technique ne fait pas tout. Il manque le style. L’artistique.
Dixit le juge français. Si, vous savez, celui qui met quatre à tous. Sauf aux belles crêpes.

A tout âge on apprend.
Comme cet homme.
Station Concorde.
Très distingué.
Chaussé de belles italiennes en daim clair trois quarts.
Encostardé tel un diplomate, l’œil dans Les Echos.
Teint hâlé, rasé avec la même précision que le scalpel du plus habile des chirurgiens.
Parapluie irlandais scotché au poignet gauche.
Oui, il ne manquait pas de classe le quadragénaire.
Je reconnais.
Le clone de Remington Steele.

Mais voilà.
On a beau s’appeler Remington Steele, on n’est jamais à l’abri.
Personne n’est à l’abri.

Falguière.

Il sort.
Lentement, son pas sûr calé à l’allure d’un métronome.
Il monte.
Une marche.
Puis deux.
Puis…
Une de trop. La troisième.
Remington se rate.
Aïe.
Ca fait tâche.
Il tombe. Se retrouve à terre.
C’est chouette.
J’aime.
Le fantasme de l’étudiante s’écroule. Badaboum.
Là. Devant nous.

Alors il est reparti. Soudainement.
Métronome affolé.
Sans jeter un regard derrière lui. Dernier des supplices.

Alors, a t’il ri intérieurement ?
Ou profondément choqué ?

Une chose est sûre :
Remington, mon ami, par temps de pluie, on ne sort pas les italiennes en daim clair trois quarts.