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10 avril 2008

Qui vient avec moi pour le prochain?

Alors voici deux grands coups de cœur que j’avais envie de partager depuis longtemps.


Le premier.
Rien à dire : il est frais, vivant, rigolo, complice, enviable à souhait...
L’idée et l’état d’esprit sont excellents.









Le second.
Plus technique : des photos assemblées donnant l’impression que les deux loulous volent.
Une très bonne idée autour d’une bonne complicité.
Fil conducteur de leur tour du monde : tirer et faire tirer la langue.
Bon, accessoirement, la petite brunette est canon hein. Je veux exactement la même pour Noël.


 





Elles sont extras et très créatives toutes les deux, mais j’ai une préférence...
Et vous ?




27 mars 2008

Mon Sage

A la base, ce n'était pas pour ça que j'y suis allé.
Pas pour le voir lui.
Ni eux spécialement.
Pourquoi y être allé? Ca, c'est une autre histoire.

Mais lui, il faisait partie du voyage.
Lui, il fait partie des souvenir qui m'ont le plus marqué.

Je me souviens.
C'était durant ma dernière semaine.
C'était le 8 octobre 2005.
La veille, j'étais déjà arrivé au monastère.
Nous n'étions que très peu.
Quelques pèlerins tibétains et trois japonais.

Non loin de ce monastère isolé entre le Brahmapoutre et des hauts sommets, quelques dunes étaient présentes sur une petite étendue.
J'avais trouvé ça extraordinaire, improbable : être à 4500 et pouvoir courir, se rouler dans des dunes.
Ce que je fis.
Mais pendant que je jouais avec ce sable asiatique, je vis une colline.
Une colline à taille humaine: c'est à dire que l'ascension pouvait être maîtrisable même par un fumeur.
Qui plus est, je me disais qu'une fois tout là-haut, je pourrais avoir une très jolie vue, me poser quelques heures et dessiner.

Mais ce fut dur.
Très dur.
De devoir se séparer des dunes.
Alors je me suis attaqué à cette colline.
Difficilement.
Ascension ponctuée de pauses clopes, de souffle court.
Plus haute que prévu.
Plus haute vue du pied.
Je mettrai bien trois quarts d'heure avant d'atteindre le sommet.
Plus je monte, plus je me rends compte que tout en haut il doit y avoir un petite cahute.
Oui.
Une cahute de pierres décorée de drapeaux de prières, colorée est bien là.
Un instant, je pense au mythe de l'ermite tibétain qui pourrait vivre ici seul en reclus.
L'image même du Sage tibétain que nous, occidentaux, avons en tête.

Car pourtant.
Là bas, le mythe du vieux Sage, moine, spirituel, que nous imaginons, n'existe pas.
Ou plutôt si, il existe.
Mais se cache.
Ne se montre pas à tous les coins de rue.
Au contraire, parfois on croise de jeunes moinillons.
Mais ceux-là n'ont rien de ré-incarnés.
Ou plutôt si.
Des ré-incarnés de nos jeunes branlicots boutonneux à mobylettes de nos campagnes.
Voilà. ce sont les mêmes.
Rien de Sages.
Le Sage bouddhiste, lamaïste au regard transperçant, au sourire rassurant de l'expérience, n'existe que dans les esprits des plus rêveurs.

Alors ce mythe, un instant, en m'approchant enfin de la cahute au sommet de la colline, quand même, j'y pense.
Rêveur je resterai.
Je sais.

Je m'approche.
Fais le tour.
Remarque le panorama sur le monastère 400m au dessous de moi. Là. Abrupte. Impressionnant.
Et puis.
Et puis j'entends soudainement un bruit de clochettes.
Le bruit provient de la cahute.
Je m'approche.
Limite tends l'oreille contre la porte.
Avant que celles-ci ne s'ouvrent.
La porte.
Et l'oreille.

Je me recule.
Il s'avance.
Je lui souris.
Il me dévisage.
De sa main gauche il donne un coup de clochettes.
Il me sourit.
Je lui souris.
Toujours.
De sa main droite, il me tend un paquet de biscuits.
Je lui souris.
Il me sourit.

Son visage est marqué.
Par le soleil.
Par l'altitude.
Sa peau est mate.
Sa barbe blanche est fine, courte et peu dense.
Il avoisine les soixante dix ans.
Son regard est... transperçant.

Ding ding.
Font ses clochettes.
Et il part faire le tour de la cahute.
Je le regarde faire son rituel, avant d'aller rejoindre le bord de la montagne à quelques mètres et me poser avec vue sur l'ensemble du monastère.

Ding ding.
J'entends toujours les clochettes faire le tour de la cahute.
Et puis plus rien.
Ayant sorti mon matériel à dessin, je me retourne.
Mon Sage s'était arrêté.
Il me regardait.
Il me souriait.
Avec son biscuit dans la main droite.
Je lui ai souri.

Alors il s'est approché de moi.
S'est accroupi.
Et s'est assis.
A mes côtés.
Les pieds ballants dans le vide.
Aussi.

Il a le sourire de l'enfant.
Il a le regard du Sage.
Il a son biscuit dans une main.
Et maintenant mon lecteur MP3 dans l'autre.
Et c'est comme ça, qu'un jour d'octobre 2005, un Sage tibétain a découvert le Concerto pour clarinette de Mozart.

Ding ding.
Je suis resté tout l'après-midi là-haut. Sans crème, ma joue gauche s'en souvient encore.
Je suis resté avec lui.
Assis l'un à côté de l'autre, à contempler la vallée, dessiner ou grignoter pendant deux heures.
Et jamais, à aucun moment, nous n'avons parlé.
Je lui montrais mes carnets et dessins, il me montrait ses livres de prières.
Je lui faisais écouter ma musique, il me partageais ses biscuits secs aussi durs que du pain congelé.
Je lui souriais, il me souriait.
Il me souriait, je lui souriais.

Je me souviens.
Il était beau.
Et je l'avais devant moi.
Lui.
Le fameux Sage tibétain aux rides finement taillées par le travail de la méditation.

Alors forcément.
Je n'ai jamais osé le prendre en photo.
Pas eu envie d'enfermer dans une boîte ce moment si particulier. Fort.
Et je l'ai toujours en tête.
Je le revois me proposer ses biscuits.
Je le revois s'émerveiller devant les écouteurs de mon MP3.
Je le revois me montrer ses clochettes et ses livres de prières.
Je le vois sourire.
Toujours.

Et bien souvent après, j'ai pensé à lui.
Et encore bien après, je pense à lui.

Et encore plus aujourd'hui.


11 mars 2008

Stannar

On pourrait imaginer.
On pourrait imaginer partir un week-end dans le froid.
On pourrait imaginer partir un week-end en Suède.
On pourrait imaginer partir un week-end à Stockholm.
Ou à Göteborg.
Oui, Göteborg par exemple. C'est moins courant.
Sauf celui de l'air, qui la caractériserait.
Göteborg, dans les courants d'air.

On pourrait imaginer être paumé.
Ou pas.
En arrivant, cherchant directement son auberge de jeunesse.
Hop, sac posé, contraintes terminées, en route pour la découverte.
Oui, ce serait très facile à imaginer.

On pourrait imaginer
Hurler de rire. A les entendre parler, avec leurs intonations made in Ikéa.
« Lé ektan astoglu stanna gune manda svek ».
S'étonner. A monter dans des tramways de l'ère stalinienne.
S'émerveiller. A contempler la beauté des suédoises qui, on imaginerait, ne serait pas un mythe.
S'amuser. A les regarder traverser une route sagement sur les passages piétons.
S'étonner encore. A constater que les suédois sont des personnes sages et calmes.

On pourrait imaginer.
Enormément de choses.
Déjà.
Un menu que notre regretté Gilot-Pétré aurait mieux expliqué que moi.
Que la brume prenne l'apéro en inaugurant la journée, avant que le soleil et le ciel bleu ne se partagent le plat de résistance l'après-midi et que la pluie ne se goinfre seule du dessert de la nuit tombée.
Et tout ça, arrosé de rafales de vent.

On pourrait imaginer.
Qu'un éventail d'Isis tellement riche remette en doute les préceptes d'un inconditionnel de l'Italienne.
On les imaginerait grandes, élancées, sveltes, bi-colores assorties entre blondes et brunes, très fashions, au regard tendre du viking vaincu, à la bouche invitant à l'échange culturel et linguistique, aux courbes aussi harmonieuses que les collines du Perche ou qu'une dune saharienne, aux traits aussi fins qu'une carte faite au Rotring, et au calme aussi fort que mon envie de les fixer.
Soupir.

On pourrait imaginer.
Ces rues animées en journée, qui resteraient un vrai défilé d'élégance.
Animées, mais d'un calme organisé où aucun klaxon ne viendrait entacher la douce quiétude environnante.
Où les gens seraient beaux. Tous.
Ne laissant aucune chance à celui qui aurait malgré lui un nez, un oeil, une bouche de travers.
Là bas, on n'imaginerait pas la pauvreté.
Elle ne se montrerait pas.
Car elle existerait bien.

Mais ces rues, elles me rappelleraient le désert en soirée.
En plus humide.
En moins chaleureux.
En moins étoilé.

On pourrait imaginer.
Sympathiser avec deux étudiants brésiliens en exil à Dublin qui seraient compagnons de ronflements.
Qui s'amuseraient d'être tombés sur un français leur parlant trois mots de portugais dont « lapin » et « navet ».
On pourrait les imaginer braver le souffle et la pluie un soir à la recherche d'un troquet perdu où se concentrerait un repaire de minettes suédoises sans matou à leurs bras.
Peut-être rentreraient-ils tard le soir, la tête qui tourne et criant le nom de fauteuils, de lampes, de coussins en langage Ikéa en essayant de passer inaperçus?

On pourrait imaginer.
Frauder dans un de ces mystérieux tramways staliniens.
Se faire remarquer en étant le seul à se balader avec un parapluie.
Refuser de donner des cigarettes en prétextant ne pas parler suédois. Tiens, bonne idée ça, à noter pour Paris, ça pourrait servir. Décidé: vais me mettre au suédois(e).
Se poser pendant une heure dans la gare à observer ces géants arriver. Partir.
Aller au musée des Beaux-Arts de Göteborg et ne rien comprendre aux explications de l'expo temporaire.
S'arrêter devant un restaurant français proposant des « spaghettis polonaises ».
Manger des salades qui n'ont aucun goût.

Ecrire.

On pourrait imaginer.
On pourrait imaginer prendre son café le dimanche matin, devant une pluie diluvienne, dans un « petit café » offrant des pâtisseries qui n'auraient rien à envier à nos pâtisseries de campagne.
Regardant la pluie tomber, au chaud, oeil espionnant la rue si vide, connecté au wifi de « Solberg23 », se disant vraiment que la technologie a du bon.

Et puis.
On pourrait imaginer que tout à l'heure, on serait catapulté dans un des berceaux du monde.
Tant attendu.





Je crois que je rêve trop.
En fait.



Mais j'adoooooooore.

28 janvier 2008

Et si c'était vrai?

Partir.
Ce mot s’écrit si facilement.
Partir.
Cette décision se fait parfois si difficilement.
Partir.
Ce loisir peut se faire parfois si facilement.
Partir.
Ce mot peut s’écrire parfois difficilement.

J’ai envie de n’en garder que deux.
L’écrire facilement.
Le faire facilement.
Dans un contexte.

Partir deux longs week-ends par mois. Et parfois prolonger.
Et pendant un an. Ou deux.
Chicago.
Budapest.
Téhéran.
Nouakchott.
Sao Paulo.
Oulan Bator.
Aman.
Singapour.
Osaka.
Melbourne.
N’Djamena.
Ryad.
Abou Dabi.
Par exemple.

Ou ailleurs.

Tashkent.
Moscou.
Dakar.
Tripoli.
Kuala Lumpur.
Rio de Janeiro.
Tokyo.
Bratislava.
Johanesburg.
Malmö.
San Francisco.
La Paz.
Vancouver.
Perth.
Par exemple.

Le voyageur s’en nourrit.
Emmagasiner les expériences.
Goûter à autre chose.
Se retourner la tête. Et les idées.

En prendre plein la vue.
Se prendre des claques, si bonnes pour soi.
Partir toujours et encore.
Revenir. Se poser. Redécoller. Savourer. Accumuler. S’inonder.
Raconter.
Partager.

Alors je croise les doigts.

A suivre.




(Au fait, vous, vous iriez où ?)

16 janvier 2008

Ce sera celui-ci

25 mars 2007.
Sanaa, Yemen

C'était le dernier jour. Enfin la dernière soirée plutôt.
Il avait marché quinze jours durant dans les montagnes et était de retour dans la capitale.
Il aimait le pays de la reine de Saba, il aimait cette capitale.
Ce soir là, le ciel devenait de plus en plus menaçant, comme les yéménites qu'il avait croisé la veille au soir, kalachnikov à l'épaule.

Mais il lui fallait le dessin du jour.
Fixer un dernier croquis.
Un croquis de cette architecture typique, de ces rues agitées, grouillantes, vivantes et parfois si effrayantes pour certains.

Là bas, tout est resté authentique.
Rues étroites, maisons collées les unes aux autres ornées de motifs de chaux et de plâtre, symboles de la richesse d'une fratrie et montant inexorablement vers le ciel.
L'ocre roi, le qat, la saveur des marchés épicés, l'émotion de quelques sourires volés et de brefs regards croisés.
Même celui de Saddam Hussein, présent à chaque détour de rue sur les voitures, maisons et magasins.

Ce soir-là, il fallait figer tout cela.
Ce soir-là, elle s'est mise à côté de lui, déguisée de son trois pièces noir ; bas, haut, voile.
Ce soir-là, il a osé croiser son regard. A elle, plus de trois secondes.
Mais ce soir-là, c'est plutôt elle qui a osé soutenir le regard de l’occidental.
Normal, c'est elle qui s'est approchée de lui.
C'est elle qui a osé s'asseoir à côté de lui. Là, dans cette rue.

Elle a commencé par se pencher et regarder son esquisse.
Il s’est tourné vers elle, lui a montré du doigt la grande mosquée et lui a souri.
Elle s'est tournée vers lui. Et ses yeux lui ont souri.
Il le sait.
Des yeux sourieurs ne mentent pas.
Même au travers d’un voile.

A quelques mètres derrière eux, sur le trottoir, deux hommes adossés au mur d’une maison austère observaient la scène dans un grand silence.

Là-bas, on ne croise que des visages voilés.
Où seuls les regards restent perceptibles.
Là-bas, il a croisé tous ces yeux, dont certains lui parlèrent plus que d'autres.
Rien de plus mystérieux et envoûtant que le regard d’une femme voilée.
Curiosité attisée.
Frustration.

Au-delà de la barrière linguistique, c'est la barrière culturelle qui s’exprime.

Elle est restée près de dix minutes à ses côtés.
Avec elle il a partagé trois choses.
Un regard.
Un sourire voilé.
Et le silence.

Le ciel menaçant interrompit leur silence.

Elle s'est levée puis s'est envolée.
Il les a regardé s'en aller lentement.
Eux.
Elle et ses yeux rieurs.

Sauvagement attaqué par les gouttes, il se mit à ranger ses affaires de dessin.
La nuit était tombée.
Un des deux hommes qui avait épié la scène s’approcha de lui.
Là, dans cette rue, ils n'étaient plus que tous les trois.

Voyant qu'il commençait à se faire tremper, celui qui s'était avancé lui fit geste de suivre le deuxième homme.
Ils ne parlaient pas.
Il se tourna vers le deuxième.
Le deuxième se tenait à une porte ouverte et lui fit signe d'entrer.
Leur expression était indescriptible.
Il ne voyait pas l'intérieur de la pièce, elle était sombre. Très sombre.

Il était vingt et une heures vingt.
Il s'en souvient.
Il avait regardé leur montre de marque américaine.
Il n'en porte pas.

Il pleuvait maintenant.
Alors il les a suivi.
Il est entré dans cette pièce sombre. Noire. Etroite et très allongée.
Peut-être trois mètres de large.
Et derrière lui, ils ont refermé.
Porte cadenassée.
Dans l'instant, une impression bizarre.
Il se serait cru dans un film, la porte se refermant sur l'occidental symbole d'un « tu es entre nos mains ».
Mais il s'est avancé.
Au loin, une lumière timide mais scintillante.
Le long des murs, des sacs de plâtre entassés.
Ils lui demandèrent de poser ses affaires sur un sac à l'entrée.
Il leur répondit qu'il préférait les garder avec lui.
Merci.

Il s'approcha de la lumière au fond de cette longue pièce.
Et il découvrit alors huit yéménites à la mine patibulaire.
Vautrés comme des rois fainéants sur les sacs.
D'autres assis à même le sol, dos contre sacs.
En pleine pause qat.
Tous autour de quatre bougies rayonnantes.
Ils lui firent signe de s'approcher.
Ils lui firent signe de prendre place.
Et tous le regardèrent s'installer dans un silence de nuit saharienne.
Il s'assit à côté de deux kalachnikov.
Les prit.
Et les éloigna doucement.
Il ne ressentait rien.
Sauf l'étonnement dû à l'originalité de la situation.

Les deux yéménites qui l'avaient invité à entrer entamèrent une conversation avec celui qui semblait être le personnage le plus important de l’assemblée.
Durant une trentaine de secondes.

Dans un anglais incertain, pire que le sien, ce yéménite lui demanda d'où il venait et ce qu'il faisait dans la capitale.
Il le fixait du regard.
Rien ne transparaissait de son visage marqué, accentué par les ombres fragiles des bougies.

« Je suis français et suis venu dans ton pays pour marcher dans la montagne ».

Alors l'homme lui sourit.
Alors ils lui sourirent tous.
Alors l'homme l'invita à se servir du thé.
Alors ils l'invitèrent à consommer le qat.

L'homme voulut qu'il lui parle de la France.
Ils souhaitèrent qu'il leur montre ses carnets, ses dessins et savoir ce qu'il pensait de leur pays.

Ils échangèrent tous ensemble pendant une heure.

Ce fut un moment privilégié.
Moment singulier.
Authentique.

Leur visage s'est ouvert dès lors qu'il leur a précisé qu'il était français.
Et non américain.
De la France, ils connaissent et apprécient Jacques Chirac, mais aussi Zinédine Zidane.
Jacques Chirac pour sa position quant à la guerre du Golfe.
Zinédine Zidane pour son coup de tête lors de la finale de football France-Italie.

Cette scène est à l'image de ce que l'on peut penser des pays arabes et du Moyen-Orient.
L'approche froide imagée soupçonnant la peur cache et laisse place à une hospitalité et une proximité rarement égalées où le sourire, même voilé, reste la langue universelle.

05 novembre 2007

Défaite de Federer à Paris-Bercy

Rien.
Ils ne parlent plus.
Pourtant, il y a encore une dizaine de minutes, ils parlaient.
Normalement.
Et depuis, plus rien.

Lui, accoudé sur la tablette.
Yeux tournés vers le plafond.
Sa main tenant sa tête.
Perplexe.

Elle, songeuse.
Pensive.
Jambes croisées.
Tournée vers l’allée.
Main gauche sur le menton.
Main droite gardant soigneusement le Kleenex.

Elle, yeux rouges.
Nez pris. Artificiellement.
Deuxième Kleenex.

Il la regarde.
Yeux perdus.
Elle ne répond pas.
A son regard.
Et continue de tapoter sa cuisse gauche de sa main.
Elle penche sa tête.
Vers l’allée.
Vers moi.
Elle le boycotte.
Affreux.

Nous en sommes témoins tous les deux.
Mon stylo.
Et moi.

Il se tient la tête.
La baisse.
Face à elle, une place vide.
Elle la fixe.
L’envie-t-elle ?
Face à lui, un jeune homme lit l’Equipe.
Tout haut.
Il a raison. Oui.
S’il te plait, n’arrête pas de lire. Tu rajouterais du drame à la situation.
Tension.
Mal à l’aise.
Gêne.

Elle, bras croisés.
Lui, de sa main, prend la sienne.
Tentative.
D’une violente douceur, elle retire sa main.
Croise ses jambes.
Blottit sa main entre ses jambes.
A l’abri.
Se tourne de nouveau vers l’allée.
Pose sa main gauche contre sa joue.

Je ne les regarde pas.
Interdit.
Je ne perçois juste leurs mouvements.
Et devine.

Il se tourne vers l’Equipe.
De nouveau.
Et lit sans doute le gros titre sur la défaite de Federer à Paris-Bercy.
La vitre a désormais son attention.

Elle prend son livre sur la tablette.
Elle lit cinq minutes.
Tourne rapidement les pages.
Comme s’il s’agissait de leur histoire.
D’aujourd’hui.
Tourne rapidement les pages.
A la même allure qu’elle dégaine ses Kleenex.

Troisième Kleenex.

Le soleil se couche.
Les nuages passent du gris au rose.
Ses yeux se ferment.
Ils passent du bleu au rouge.

Rien.
Ils ne parlent pas.
Seul s’exprime le silence.
Ce silence.
Si pesant.
Silence.
Confusion des pensées.
Dans la tête.
«
T’es qu’un con.
T’es qu’une conne.
Parle moi.
Parle moi.
Regarde moi.
Regarde moi.
Comprends-moi idiot.
Comprends-moi idiote.
Il m’énerve.
Elle m’énerve.
Pour combien de temps ?
Pour combien de temps ?
Chartres. Il va débloquer un mot.
Chartres. Elle va débloquer un mot.
Allez, un effort !
Allez, un effort !
»
Doucement. Moins fort.
Je n’entends plus ce que j’écris !

Rien.
Ils ne parlent pas.
Toujours pas.
Quatrième Kleenex.
Elle n’est pas enrhumée.
Ses larmes s’échappent de son nez.
Funèbre cérémonie.

Chartres.

Elle se lève.
Prend son sac et part.
Je la regarde.
Elle part précipitamment.
Yeux rougis.

Lentement, il se lève.
Attrape son sac.
Je ne le regarde pas.
Tension palpable.
Il sort.
Lentement.

 

C'était vendredi soir.
Dans le TER.

Je raconte cela.
Mais parfois, il m'est arrivé d'être aussi bavard.

 

30 octobre 2007

Sans lui

Ces choses là, on ne s’y attend pas.
C’est dur.
Tout allait bien. Pourtant.
Avant la séparation.
Forcée.
Contrainte.
Dire adieu. Sans doute?
Je m’y attendais.
Un jour.
Là, je m’étais préparé en conséquence.
Ca arriverait bien.

Nous nous étions rencontrés au printemps 2005.
Pour ma part, ce fut un coup de cœur.
Lui, il devait m’attendre.
Aussi.
Ensemble, nous avons beaucoup voyagé.
Jusqu’à ce dimanche 28 octobre.
Où je ne l’ai plus revu.
Disparu.
Pourtant, il en avait vécu.
Des choses.
Du risque. Aussi.

Là-bas, il était avec moi.
Encore une fois.
C’est moi qui l’ai emmené.
Encore une fois.
Ces quinze jours là, il m’a accompagné presque partout.
Dans le désert.
Dans les plaines.
Dans les villes.
Au bord de la mer.
Certaines personnes, nous les avons rencontrées ensemble.

L’ignoble tarentule, il ne l’a pas vue.
Peut-être en a-t-il vu d’autres?
Les explosions du transformateur, il ne les a pas vues.
Juste entendues.
J’étais non loin de lui.
Peut-être en a-t-il vu d’autres ?
Je ne sais pas.
Il ne parle pas.
Il n’est pas expressif.
Normal.
En revanche, il a été trimballé dans des espaces où moi-même je n’aurai pas souhaité mettre mes petits pieds.
Surtout pas.
Obscurs.
Sales.
Silences.
Et bruyants à la fois.
Paradoxalement.

Pourtant, au bord de la frontière irakienne, il ne m’a pas accompagné.
Il ne s’y est pas aventuré.
Je comprends.

Parfois il restait dans les auberges.
C’est arrivé cinq fois je crois.
Il montait la garde de la chambre.
Il a fallu être fort au regard de la misère de certains locaux.
D’ailleurs.
Mais ça, ça ne le dérangeait pas.

Les sites, je me les gardais pour moi.
Enfin, nous.
Mon stylo, et moi.
Je lui dictais, il écrivait.
Je regardais, il dessinait.
Je pensais, il se reposait.
Comme lui, qui restait dans les auberges.

A chaque fois, nous nous retrouvions.
Au pire, le soir.
Pour de nouveau se quitter le matin.
Ces cinq fois je crois.

Il aimait se balader avec moi.
Oui. Ca, je le sais.
Faut dire, il est paresseux.

J’aimai sa compagnie.
Sans lui, dans ces coins, je serai un peu seul.
Vide.
Nu.
Surtout.

Alors ce dimanche, il a disparu.
Pourquoi?
Je crois savoir.
Peut-être.
Nous reverrons-nous un jour?
Aucune idée.



Alitalia, la compagnie aérienne, a paumé mon sac à dos au retour.
Et merde.

13 octobre 2007

De l'escapade

Ca arrive de temps en temps.
En moyenne, trois fois dans l'année.
De décembre 2006 à décembre 2007, ce sera arrivé quatre fois.
Oui, ça reste rare.
Rare, mais certains me diraient que c'est déjà beaucoup.
Qu'un soir, être pressé de se voir déjà au lendemain.
Pressé.
Excité.
On aurait envie de bannir le sommeil.
De bannir la couette, sa chaleur et son appel.
Dingue non?

Dernières vérifications.
Le plus important.
En début de semaine, j'ai fait un cauchemar.
J'étais déjà là-bas.
Et j'étais parti dans la hâte.
Avais tout oublié.
Tout.
Tout, ce sont les carnets, le stylo, les aquarelles et la musique.
Le reste, c'est du vent.
C'était affreux.
Une fois sur place, plus de motivation.
J'avais fait le même cauchemar, il y a deux ans.
Trois jours avant de partir.
Là-bas.
Et de le voir, lui, d'encore plus près.
Même cauchemar.
Hasard?
Quand je me suis réveillé, j'étais heureux.
Pas encore parti.
Rien oublié.
Ouf.

Excité.
Stimulé.
Par la découverte.
D'un ailleurs.
De chaleur.
De temps pour soi.
A leur rythme à eux.
Celui des yeux.
Du stylo.

La-bas, un coin que j'ai envie de voir.
Pour l'approcher.
Flirter avec.
Lui.
Aussi.
Tellement d'Histoire.
Un berceau.
Symbolique.
Peut-être l'aurai-je.
Ou pas.
On verra.
Pas une fin en soi non plus.
Mais.
Voilà.

Juste quinze jours.
C'est court.
Mais il y en aura d'autres.
Bientôt.

"Enfin", la nuit est passée.
Dernières courses.
Faire très léger.

Profiter.
Savourer.
Créer.
Grandir.
Encore.

Allez hop.
Enjoy.

08 octobre 2007

Regarder

Une piqûre de rappel.
De temps en temps, ça ne fait pas de mal.

Car on oublie.
Bien souvent.
Trop souvent.

Personnellement, ce sont surtout deux choses.
A repenser.
S'y replonger.
De temps en temps.
Ca ne fait pas de mal.
On en a besoin.
Mais surtout, ne jamais oublier.

De relativiser.

La première.

Mars 1996.
Des ligaments lâchent.
Genou en l'air.
Plus de sport.
Pendant un an.
Trop long.
Alors.
On les laisse de côté, les métiers du sport.
Et c'est dans la géographie qu'il faudra persévérer.

Et merci.
Aujourd’hui.
A celui qui fît que les ligaments lâchèrent.

Mais à l'époque, on est mal.
Ne plus se diriger vers le sport.
Pendant un an.
Trop tard.
Croisée de chemins.
Changement de route.
Par ici s'il vous plaît.

Suit une opération.
D'ailleurs depuis ce jour, je ne porte plus de montre.
Pas de rapport.
Mais j'aime les sans rapport.
Et puis rééducation.
Un mois.
En thalassothérapie.
Granville.
Sur la digue.
Face à la mer.
En août.
Génial.

Au milieu de jeunes qui eux aussi avaient un genou en vrac, d'autres étaient là.

Là-bas, je les ai rencontrés.
Eux.
Ils y venaient chaque année.
Chaque mois d'été.
Pendant un mois.

Il y avait elle.
Qui avait une sclérose en plaque.
Depuis l'âge de trente ans.
Elle en avait soixante.
Elle souriait toute la journée.
Il y avait lui.
Qui était atteint d'ostéogénèse imparfaite. La maladie des os de verre.
Vingt-et-un ans.
Il riait toute la journée.

Et puis, il y avait lui aussi.
Yann.
Formidable.
Trente-cinq ans.
Un moral à toute épreuve.
Un ancien grand sportif.
De haut-niveau.

A vingt-cinq ans, Yann intègre l'armée.
Pour son service.
Un jour ils allèrent plonger à Hyères.
Il était à l'arrière d'un camion.
Avec d'autres.
Sur la route, un accident.
Soudainement, le coup de frein.
Le camion heurte une voiture.
Une bouteille d'oxygène était mal accrochée.
La bouteille a eu raison de sa moelle épinière.

Yann est en fauteuil depuis dix ans.
Sa femme, il l'a connue après son accident.
Et ses enfants sont ensuite arrivés.
Yann n'est pas fataliste.
Yann combine la première de soixante ans et le second de vingt-et-un ans.
Yann sourit.
Yann rit.
Yann vit.
Une telle forme. Rarement croisée.
Yann sait.
Relativiser.
Avec lui, durant ce mois et demi, j'ai beaucoup appris.
Comment s'enfiler douze tequila paf en trois minutes.

Appris ma leçon.
En regardant mon genou. Crétin.
Caprice d'enfant.
Regarder autour de soi.

Merci Yann.


La seconde.

Nous y sommes tous amenés.
Si nous le voulons.

Il suffit d'ouvrir les yeux.
Oui, certains me diraient
« pas besoin d'aller loin pour s'en rendre compte ».
Sauf qu'en allant plus loin, ce sont d'autres personnes, d'autres cultures.
Qui elles, ne sont pas malheureuses.
Je le sais.
Ca se lit sur elles.

Durant mes voyages, je fus amené à croiser ces gens.
Ces gens.

Ces gens qui viennent spontanément vers vous.
Ces gens qui ne vous jugeront pas.
Car eux, le mot jugement, ils ne connaissent pas.
Et ils ont raison.

Imaginez.
Retrouvez-vous en plein désert.
Chaleur.
Fatigue.
Sueur.
Infini.
Solitude.
Soif.
Et au milieu de nulle part, d'un champ de dunettes, vous les croisez.
Eux.
Les nomades.
Ils vivent dans ces lieux où vous êtes venus marcher.
Vous aérer.
Pour quinze jours.
Vous en parliez la veille devant le feu avec les étoiles comme spectatrices
« vivre dans un milieu si hostile doit être impossible ».
Et pourtant.
Vous les avez.
Là.
Devant vous.
Il est midi.
A l’ombre de l’unique acacia, il fait cinquante-quatre.
Les quelques pierres sont noires.
Rongées, grillées par le soleil.
Brûlantes comme de l’asphalte surchauffé.
Une goutte d’eau s’y assèche en quelques secondes sous vos yeux.
Et eux.
Ils vous accueillent.
Viennent vers vous.
Sourire aux lèvres.
Vous apporter de l'eau.
Vous apporter du pain.
Vous apporter du lait.
Du lait de ces chèvres qui se nourrissent des deux plantes non encore grillées par le soleil.
Le lait de chèvre du nomade.
Vous hésitez.
Votre estomac d'occidental vous rappelle à l'ordre.
En silence, il vous tend le bol. Rudimentaire.
Il vous sourit.
Vous y trempez les lèvres et goûtez.
Par principe.
Par politesse.
Car il vous l'a apporté.
Car il vous a sourit.
Vous lui souriez.
A côté, sa femme vous regarde.
Ses enfants se cachent derrière la grande tunique colorée de leur mère.
Ils jouent du regard avec vous.
Vous jouez aussi du regard avec eux.
Et tout se passe en silence.
Eux, ils ne vous dévisagent pas avec un regard inquisiteur, d'envie.
Non.
Ils sont heureux.
Oui.
Car ils n'ont connu que cela.
Et s'en contentent.
Ils ne se posent pas la question d'espérer, d'avoir d’autres envies.
Ils sont simples.
Authentiques.

C'est aussi là-bas qu'on apprend.
A ne rien faire.
Vraiment apprendre à ne rien faire.
A l'ombre d'un acacia, lové dans la chaleur.
Ne pas bouger.
Fixer.
Fermer.
Les yeux.
Réfléchir.
S'assoupir.
Penser.
S’assagir.

Relativiser.

28 septembre 2007

Intouchables

Eux, c’est comme elle.
Je les trouve géniaux.

A l’université, j’ai appris à parler leur langue.
A l’université, j’ai appris à les reconnaître.
A l’université, j’ai appris à savoir.
Pourquoi.
Certains étaient dodus.
Certains étaient fins.
Certains étaient absents.
Certains oscillaient entre le noir et le blanc.
Pourquoi.
Ils étaient là.
Oui. Il arrive qu’on apprenne des choses à l’université.
Et intéressantes parfois.

Mais bien avant l’université je les connaissais.
Déjà.
D’ailleurs je les ai toujours connus.
Vous aussi.
Sauf les bédouins, qui les connaissent moins.
Et puis les touaregs.
Mais un peu.
Normal.

Et les plus beaux ?
Où se cachent-ils ?
Dans les hauts plateaux tibétains ils sont fabuleux.
On les côtoie, là.
Mais autre part aussi.

A Londres, ils viennent nous voir.
Directement.
Sans gêne.
A Londres, ils font partie du décor de la rue.
Mais à Londres, ils sont tristes.

D’ordinaire on les préfère quand ils sont absents.
Normal, c’est signe de sourire.
D’autres les préfèrent callypiges.
Surtout en Bretagne.
Normal, ils inspirent le nostalgique, un certain romantisme.

Pour les plus imaginatifs, ils sont tout à la fois.
Un objet.
Un animal.
Un visage.
Une posture.
Une scène.
Un message.
Mais jamais un sentiment.
Quoique.

Ce sont de vraies stars.
On en parle toute la journée.
Ils sont source de toutes les conversations.
Faîtes attention, vous verrez, chaque jour vous en parlerez.
Sans aucun doute le sujet le plus abordé au monde, le plus courant et dans toutes les cultures.
Normal, ils sont universels.

En perpétuel mouvement.
Ils nous ressemblent un peu.
Eux aussi pleurent.
Eux aussi s’énervent.
Quand ils pleurent, on les évite.
Quand ils s’énervent, on se cache.
Normal.
…Non, justement. Ce n’est pas normal.

On aimerait que certains fuient. Plus vite.
Ouste. Du balai.
Ou restent.
Pour nous protéger.
Oui, parfois, ceux-là, on les bénit.
Sans eux, nous ne serions plus ici.
Et depuis longtemps.
Très longtemps.
Ils sont vie.


Les nuages.

26 septembre 2007

Mot à l'eau

Je défie quiconque de ne pas aimer.
Oui, bien sûr, tout le monde n’en rêve pas, mais on aimerait.

On aimerait se retrouver.
Là.
Dans la mer.
Aux abords d’une plage.
De sable.
De galets.
Ou de rochers. Tout simplement.
Et la voir.
Elle, brillante.
Quoique.
Pas forcément brillante.
Mais l’apercevoir.
Elle.

Bien sûr, on en a déjà vu.
Haddock, lui, aimerait en trouver une pleine.
Mais trop souvent, ce sont des ordinaires.
Ouvertes. Gorgées d’eau. Négligeables. Abandonnées. Jetées. Hop, fous moi le camp.
Mais jamais celles qui font rêver. Qui transportent.
Non, c’est extrêmement rare.
Compressées d’oxygène.
Et surtout, habitées.
En recueillir ne serait-ce qu’une, authentique, serait d’une excitation affolante.

Une bouteille à la mer.
Habitée.
De son mot.

J’ai toujours trouvé fabuleux que l'Océan, parcourant plus de sept mille kilomètres, vienne échouer à mes pieds.
Là.
Juste devant moi.
Elle, ce serait pareil.
Qui choisissent-elles?
Y a-t-il un élu comme ici ?

Sauf que.
Sauf qu’elle aurait pu provenir de la plage d’à côté.
Ou d’une autre éloignée de dix.
Cent.
Mille.
Cinq mille.
Dix mille, kilomètres.

Sauf que.
Sauf qu’elle aurait pu être envoyée ce matin.
Hier.
La semaine.
Le mois.
L’an.
Le siècle, derniers.

Alors on imagine.
Alors on imagine que Maiba est vénézuelienne.
Que Maiba a grandi au milieu de la jeunesse dorée de Cumana.
Que Maiba, tous les soirs, elle nage dans l’Océan.
Elle aime l’Océan.
Seule ou accompagnée.
Que Maiba, elle s’en fiche d’être seule.

Mais un soir, Maiba ne se baignera pas.
Ce soir-là, au moment d’approcher ses pieds dans cet Océan qui se termine là, Maiba, la verra.
Maiba lui donnera un coup de pied.
Elle roulera.
Elle sortira de l’eau.
Toujours de ses pieds, Maiba la frottera, la nettoiera du sable humide.
Maiba se baissera.
Maiba la prendra.
Maiba se relèvera.
Ses yeux brilleront.

Pour Maiba, cette bouteille valait toutes les baignades du monde.

Maiba aurait alors une mission.
Sa mission.
Comme si cette bouteille qui lui était arrivée était un trait d’union.
Entre des mots d’antan et de demain.
Prendre contact.
Avec qui ?
Où ?
Pourquoi ?
Comment ?
Toujours ?

Mais Maiba ne connaissait pas le langage.
Le langage de la bouteille.
Cette bouteille qui avait quelque chose à lui dire.
A lui raconter.
Elle ne connaissait pas le langage du mot.
Ce mot qui avait une histoire à lui faire partager.

Alors elle savait qu’il lui faudrait du temps.
Du temps avant de déchiffrer le mot.
Ce qui rajoutait à son excitation.
Maiba serait heureuse.
Dans l’attente.
Dans ses rêves.
Dans sa quête.
La quête du mot mystérieux.

Forcément, plus tard, elle le serait moins.
Heureuse.
Une fois qu’elle aurait découvert et compris le mot.
Une première page se tournerait.
Une première vague s’en irait.

Mais forcément, plus tard elle le redeviendrait.
Heureuse.
Si cette personne qui avait envoyé ce trésor lui répondrait.
Elle. Ou une autre.
Et s’engagerait une correspondance.
Superbe.

Tant de mystère autour de la découverte du mot.
Provenant.
D’une âme vagabonde ?
Nostalgique ?
Joueuse ?
Rêveuse ?
Audacieuse ?
Fantaisiste ?

Remuer ciel et mers.
Pour vivre à travers quelqu’un.
Pour faire revivre quelqu’un.
Faire rêver quelqu’un.
Qui peut-être a oublié.
Il y a cinquante ans.

Imaginer.

19 septembre 2007

Ouais ben ouais

J’avais oublié.
C’était dimanche soir. Dans le TER.
Je rentrais.
J’ai ouvert l’oreille, et le stylo.
Discrètement, ça va de soi.
Voici une des deux.
Mot pour mot. Elle.


«
- Ouais.
- Tant qu’je suis toute seule, ça aide.
- Ouais. Mmm.
- Et les gens sont pas sympas.
- T’as trop d’taf ?
- Ah ouais ?
- Tu fais des horaires de ouf ?
- Ouais.
- Ouais.
- Tu bosses sur quoi ?
- Ah ouais.
- Ouais ouais.
- Ouais.
- Ca fait un an qu’t’es embauchée ?
- Ouais.
- Ouais ben ouais.
- Ben voilà.
- Ben moi, pas mal de travail.
- Juste dix jours de vacances. Les gens étaient zens, c’est une activité hyper saisonnière, alors j’attendais septembre avec impatience.
- Ouais. Du coup, j’partais plus tôt l’soir.
- Ouais ouais ben ouais.
- Ah ouais ?
- T’as eu des vacances aussi ?
- Ah sympa. Ah ouais c'est chouette !
- Oui oui.
- D’accord.
- D’accord.
- Mmm mmm
- Ouais.
- Oula ! Il était là pendant qu’vous étiez là ?
- Ouais.
- Ouais ouais.
- Ouais.
- Ben oui.
- Ouais.
- Oui ben oui. Vous avez visité quoi ?
- Ouais.
- Ben ouais. Vous avez parlé anglais ?
- Ouais.
- Ouais ouais. D’accord.
- Au Canada c’est comme ça aussi ouais.
- On est en période bleue ou blanche ?
- Hihi.
- Et elle a quel âge ?
- Ta grand-mère s’en est occupée ?
- Ouais ben ouais.
- T’as une grand-mère en or. Elle est trop géniale. La mienne est gentille ouais mais dure, elle nous adore, elle nous aime mais elle a eu une vie difficile.
- Ouais ouais.
- Tout l’temps à faire des gâteaux mais pas affective tu vois.
- Ouais.
- Ah ouais c’est génial.
- Ouais.
- Ah ouais. Mais c’est bien les Week-ends comme ça. T’as bien mangé, nous aussi. J’ai mangé des barbecues histoire de bien commencer la s’maine.
- Oui.
- Tu fais toujours du sport ?
- Ben moi j’ai arrêté. Ouais fais chier d’lâcher 750 euros.
- Oui, l’tennis une année.
- Mmm mmm
- Ouais.
- Ouais, ben ouais moi aussi.
- Ouais.
- Ouais, faut qu’j’essaie aussi.
- Faut moins manger le soir. Le midi oui et le matin.
- Ah ouais ? j’savais pas qu’tu pouvais continuer après 25 ans !
- Ouais.
- Ah ouais ? Et Mathieu ?
- Ah cool.
- Non mais moi j’aime pas, sauf quand j’reçois.
- Ouais.
- Ben ouais.
- Ben moi aussi.
- Ah ben ouais j’aimerai bien aussi.
- Ouais ouais.
- Ah oui ?
- Ouais ben ouais.
… »


Non, ce n’était pas elle qui tenait les rênes de la conversation.
Impressionnant.

17 septembre 2007

Rencontre kalachnikovée

25 mars 2007.
Sana'a, Yemen

C'était le dernier jour. Enfin la dernière soirée plutôt.
Nous avions marché quinze jours durant.
De retour dans la capitale.
J'aimai le pays de la reine de Saba, j'aimai cette capitale.
Ce soir là, le ciel devenait de plus en plus menaçant, comme les yéménites que nous avions croisé la veille au soir, kalachnikov à l'épaule.

Mais il me fallait le dessin du jour.
Un dessin de ces rues grouillantes si agitées, si vivantes et si effrayantes pour certains.
Il devait être vingt et une heures.
Et puis, j'avais envie d'être seul, à remonter les rues.
Aussi sans doute car j'étais le seul à dessiner.

Là bas, tout est resté authentique.
Ces bâtiments-tour collés les uns aux autres ornés de motifs de chaux et de plâtre symboles de la richesse d'une fratrie et montant inexorablement vers le ciel, l'ocre roi, le qat, la saveur des marchés épicés, l'émotion de regards croisés, même celui de Saddam Hussein, présent dans tous les magasins et maisons.

Ce soir-là, il fallait figer tout ça.
Ce soir-là, elle s'est mise à côté de moi, déguisée de son trois pièces noir-mort: bas, haut, voile.
Ce soir-là, j'ai osé croiser son regard, à elle, plus de trois secondes.
Ce soir-là, c'est plutôt elle qui a osé soutenir mon regard plus de trois secondes.
Normal, c'est elle qui s'est approchée de moi.
C'est elle qui a osé s'asseoir à côté de moi. Là, dans cette rue.
Elle a commencé par regarder mon esquisse.
Je lui ai souri.
Ses yeux m'ont souri.
Je le sais.
Des yeux sourieurs ne mentent pas.
Son voile ne laissait transparaître que son regard.

C'est paradoxal.
Les femmes se cachent sous le voile.
Elles veulent se cacher sous le voile.
Ou on leur impose de se cacher sous le voile.
J'accepte, je respecte.
Nous sommes chez eux.
Mais sachez une chose, vous.
Oui, vous:

Vous voilez les femmes pour qu'on ne les voit pas.
Mais il n'y a rien de plus mystérieux et envoûtant que le regard d'une femme voilée.
La curiosité est attisée.
Echec du voile.

Ce voile est une torture.
Pour elles sans doute. Quoique.
Mais pour moi, il l'est incontestablement.
Car je ne vois que leurs yeux.
Alors il m'en faut plus.
Alors je les regarde toutes.
Je croise tous ces yeux, dont certains me parlent plus que d'autres.
Boule de neige.
Envie d'en croiser davantage.

Elle est restée près de dix minutes à mes côtés.
Derrière nous, sur le trottoir, deux hommes, qui observaient la scène, dans un grand silence.
Avec elle, j'ai partagé deux choses.
Un regard.
Et le silence.

Le ciel menaçant a interrompu notre silence.
Elle s'est levée puis s'est envolée.
Je l'ai regardée s'en aller, de dos.
Elle était laide.
Oui, laide de dos.
Car de dos, elles se ressemblent toutes. Elles sont toutes pareilles.
C'est moche.

J'ai commencé à ranger mes affaires de dessin, sauvagement attaqué par les gouttes.
Un des deux hommes s'est alors approché de moi.
La nuit était tombée.
Je me suis levé.
Nous n'étions alors que tous les trois. Là, dans cette rue.

Voyant que je commençai à me faire tremper, celui qui s'était avancé m'a indiqué de sa main le deuxième homme.
Ils ne parlaient pas.
Je me tourne vers le deuxième.
Le deuxième se tenait à une porte ouverte et me faisait signe pour que j'entre.
Leur expression était indescriptible.
Je ne voyais pas l'intérieur de la pièce, elle était sombre. Très sombre.

Il était vingt et une heures vingt.
Je m'en souviens.
J'avais regardé leur montre.
Je n'en porte pas.

Il pleuvait maintenant.
Alors je les ai suivi.
Je suis entré dans cette pièce sombre. Noire. Très allongée, étroite.
Peut-être trois mètres de large.
Et derrière moi, ils ont refermé. Porte cadenassée.
Sur l'instant, une impression bizarre.
Je me serai cru dans un film, la porte se refermant sur l'occidental. « Tu es entre nos mains ».
Alors je me suis avancé.
Au loin, une lumière scintillante.
Le long des murs, des sacs de plâtre.
Ils me demandèrent de poser mes affaires sur un sac de plâtre.
Je leur répondis que je préfèrai les garder avec moi. Merci.

J'approche de la lumière.
Et voici que je découvre huit yéménites à la mine patibulaire.
Ils sont vautrés comme des rois fainéants sur les sacs, et d'autres assis à même le sol, dos contre sacs.
Pause qat.
Tous autour de trois bougies rayonnantes.
Ils me font signe de m'approcher.
Ils me font signe de prendre place.
Tous me regardent.
Je m'assieds à côté de deux kalachnikov. Je les éloigne.
Je ne ressens absolument rien.
Sauf l'étonnement dû à l'originalité de la situation.

Les deux yéménites qui m'ont incité à rentrer entament une conversation avec celui qui semble être un personnage important.
Dans un anglais incertain, pire que le mien, ce yéménite - hôte des lieux je me doute - me demande d'où je viens et ce que je fais ici.
Il me fixe du regard. Rien ne transparaît de son visage marqué.

« Je suis français et suis venu dans ton pays pour marcher dans la montagne ».

Alors il me sourit.
Alors ils me sourient tous.
Alors il m'invite à me servir du thé.
Alors ils m'invitent à consommer le qat.
Alors il souhaite que je lui montre mes carnets et mes dessins.
Alors ils veulent que je leur parle de la France.
Alors il veut que je lui parle de ma vision que j'ai sur son pays.

Alors nous avons échangé pendant une heure.

Ce fut un moment privilégié.
Moment singulier.
Authentique.

Leur visage s'est ouvert dès lors que je leur ai dit que j'étais français et non américain.
De la France, ils connaissent et apprécient Jacques Chirac, mais aussi Zinédine Zidane.
Jacques Chirac pour sa position quant à la guerre du Golfe.
Zinédine Zidane pour son coup de tête lors de la finale France-Italie.

Cette scène est à l'image de ce que l'on peut penser des pays arabes et du Moyen-Orient; l'approche froide imagée soupçonnant la peur cache et laisse place à une hospitalité et une proximité rarement égalées.
C'est pour ça que je les aime.

16 août 2007

Si petit mais si Grand

Des milliers. Des millions. Des milliards.
Ailleurs, on ne s’en rend pas compte.
Ici, c’est frappant.
Normal, c’en est rempli. Il n’y a que ça. On y baigne.

Ailleurs, on ne s’en rend pas compte.
Normal, il n’est pas aussi doux.
Normal, ici, c’est de la soie.
Je l’ai découvert voici trois ans.
Une révélation.
Lui, et tout ce qui l’entoure.
J’ai fondu. Impossible d’y résister. Une combinaison d’éléments. Dont lui.
A les regarder, eux, qu’un seul souhait. S’y blottir.
Les manger, les boire. Qu'ils nous parcourent.



Pour notre seconde rencontre j’en ai eu la gorge serrée.
Tant de souvenirs.
Un retour.
Un rituel.
Aujourd’hui, un besoin. Une drogue. J’en suis conscient.
C’est un refuge pour ces hommes. Il l’est devenu pour moi.

Il voyage perpétuellement. Sans doute aussi pour ça que je l’aime.
Il est en mouvement.
Il est trace du temps, témoin des éléments.
Si fort et fragile à la fois.

Ensemble, ils forment le royaume du pardon.
On y inscrit ses rancoeurs.
Pour mieux les voir s’envoler.
Si simple.

Il n’est pas éphémère. C’est sa force.
Doux, il me fut amante.
Chauffé, il me fut remède.
Déchaîné, il me fut douleur.
Matins, il me fut réveil.
Nuits, il me fut protecteur.
Journées, il me fut guide.
Il me fut. Il me sera.

Seul, il n’existe pas.
Seul, il n’est rien.
Seul, il est invisible.
Seul, il est ordinaire.
Ensemble, ils sont Absolu.
Ensemble, ils sont le fruit du plus imaginatif.
Ensemble, j’aime les imaginer en courbes de femme.
Ensemble, ils peuvent être mort. Oui.
Ensemble, ils ne craignent rien. Une armée.
Ensemble, ils nous transportent. Obligatoire.

Seul, il est incolore.
Ensemble, ils sont noirs. Blancs. Jaunes. Roses. Gris. Rouges.
Seul, il est syllabe.
Ensemble, ils sont poésie.

Le grain de sable du Sahara.

09 août 2007

Elle est bonne

Elle m’a toujours étonnée.
Par endroits, dans cinq centimètres carrés, de l’asiatique, de l’africaine, de l’américaine, de l’européenne.
Génial.
Déjà, elle participe au voyage.
Pas plus cosmopolite. Non.
Elle en a vu du monde elle aussi.

Elle est vénérée.
Elle est haïe.
C’est une délivrance. Une libération. Ouf. Enfin.
C’est une mort lente aussi.
Mais c’est tellement bon.
Moi, j’ai besoin qu’elle soit là.
Vraiment?

On y stressé.
On y est détendu.
On y est peureux
On y est heureux.
Surtout quand on sait qu’on sera dans le sable, où plus rien n’existe.
Là bas, dans peu de temps, juste après s’être envolé.

Ca pue. C’est étouffant.
Mais on y reste. Trop envie.
On ne résiste pas.
Ou si, à la rigueur deux minutes. Oui, parfois c’est trop dur.
Mais ça fait tellement de bien.
C’est clair. Souvent, juste besoin d’y être.
Sans consommer. En, fait pas besoin.
Ils consomment à notre place.

On y rencontre.
Ils viennent de partout, elles viennent de partout.
Des blondes, des brunes.
Certaines à peine entamées. D’autres surconsommées.
Des laides, des magnifiques.
Une fois, à l’intérieur, j’en ai vu une violette. Si, c’est vrai.
Magnifique.
C’était à Doha.
A qui était-elle ?
D’où venait-elle ?
C’est ça qu’est bon.

Mais eux, moi, on a tous un point commun.
La même manière, la même addiction.
Pourtant, on tous est différents.
Lui, elle, eux, moi.
Ca se voit. C’est flagrant.
Alors on s’observe.
Elle, elle lie. C’est indéniable.

Quand on attend, forcément, on y vient, puis y revient.
Elle nous attire.
On en abuse. Car elle pue trop.
Mais on est comme ça.

Avant, c’était partout.
Du coup, pas le même plaisir. Mais au moins ça ne puait pas.
Et puis un jour ils ont décidé qu’elle n’existerait plus.
Alors en attendant, on y est tous entassés.
Pour combien de temps encore ?

Pour nous, elle est incontournable.
Quelle bouffée !

La salle fumeur de l’aéroport.