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14 janvier 2008

En direct


Ce lundi, 16h52.

Bernard est en slip sur son balcon.
Louise fume.

02 janvier 2008

Grillé

J’étais sûr que j’en trouverai un.
Je ne m’attendais pas à en surprendre un si vite.
Dès les premiers moments.
C’était neuf heures quatorze après.
Mon premier.
Mais il a déjà dû y en avoir d’autres.
Et il y en aura encore d’autres.

Et pourtant tout semblait comme une journée ordinaire.
Mais voilà.
Le pouvoir de l’écriture.
Quelques mots écrits par quelques personnes.
Qui feront que nous changerons.
Sans le vouloir nous-même.
Mais contraints.

Alors lui, là, pourquoi ?
L’habitude ?
La rebellion ?
Ou l’oubli tout simplement ?
Et elle était déjà bien entamée.

Et l’autre.
Oui l’autre.
Il l’a laissé faire ?
Ou ne s’en est pas aperçu ?

Mais lui, c’était l’archétype même.
L’archétype de celui pour qui ce serait difficile.
Ce n'est pas une raison.
Alors on se plie.
On se range.
Pas le choix.

Ils sont quelques uns.
Quelques milliers sans doute.
A s’être déjà rendu compte de l’ampleur de la chose.
Il y a quelques mois.
Un an.
Ou deux. Tout au plus.
Ils le savaient.
Ils en parlaient.
Normal. C’est chez eux que ça se passe.
Premiers acteurs.

Mais ils auraient sans doute choisi un autre scénario.
Car aujourd’hui, ils le vivent.
Pour une grande majorité d’entre eux c’est une catastrophe.
Toute une atmosphère qui disparaît.
Leur atmosphère.
Leurs habitudes.
Leur fond de commerce.

Alors oui.
Oui, on va en causer.
Aujourd’hui.
Demain.
Ce mois-ci.
Car c’est nouveau. Cocasse.

Et après ?
Et après, ce ne sera plus nouveau.
Banal.
Rangé.
Frustrant. Pour nous.

Et lui, ce matin à 9h14, il jouissait de sursis.
Car il l’avait décidé.
Sa dernière ?
Peut-être.

Et tout ça.
Pour quelques mots écrits par quelques personnes.


« Tabac interdit dans les lieux de convivialité publique ».
Mais lui, il s'en est grillé une belle dans ce troquet.

26 décembre 2007

Cablé

Dehors on avait retrouvé une saison.
Dehors, les visages se cachaient.
Dehors, les mains se cachaient.
Les rares morceaux de peau à l’air étaient rougis.
Par ce qu’on appelle le froid.
Et pourquoi l’appelle t’on froid d’ailleurs ?
D’où vient ce mot ?
D’où vient ce froid ?
Pourquoi à deux mille kilomètres est-ce le chaud qui rougit la peau ?

Quoiqu’il en froid.
Pardon.
Quoiqu’il en soit.
Je passe la porte.
Je fais « oula ».
Ils passent la porte.
Ils font « oula ».
Certains passent la porte. Regardent. Et la repassent.
Sens inverse.
Sans même faire « oula ».
Ciao. Plus tard.

Les soupirs se succèdent.
Certains élèvent la voix.
La mienne est cachée.
Je dors.
J’ai les yeux qui piquent.
Les lèvres sèches.
Les oreilles surchauffées.
Les joues chaudes.
Normal. Elles sont encore fraîchement caramélisées.

Nous étions sans doute une vingtaine.
Une dizaine assise.
L’autre debout.
Heureusement je suis assis.
Environ cinq à dormir.
Environ cinq à marmonner.
Environ cinq à lire.
Environ cinq à rester figés. Sans bouger.
Si.
Peut-être l’œil gauche. A observer le chiffre rouge. Tout là-haut.

Alors on regarde.
Partout.
On a que ça à faire.
On s’observe. Tous.

Certains se rebellent.
Me poussent à me rebeller.
Pas besoin.
Suis hors contexte. Là.
Et puis, tout ne peut être parfait.
N’en faisons pas une généralité.

Il aura fallu deux heures huit.
Deux heures huit pour mettre fin à cinquante et un jours de procrastination.
Deux heures huit pour trente secondes.
Et repartir avec lui.
Câble dans la main.


Lundi, j’étais à la boutique Noos.

09 novembre 2007

Louise et Bernard

C’est l’automne.
Alors les arbres changent.
Celui-ci est passé du rouge vif au nu en deux jours.
Celui-là est encore jaune Poste pour aujourd’hui.
Très joli.

L’avantage des pauses cigarette au boulot.
On regarde et prend le temps de voir l’automne s’installer en semaine.
On entend des conversations de l’étage supérieur.
Comme celle-ci.
Par contre, lui, il reste le même.
Lui.
Le monsieur du septième étage de l’immeuble de gauche.
Pas très bel immeuble d’ailleurs.
Je l’appelle Bernard.
Bernard vit seul.
Du moins, de neuf heures à dix-neuf heures Bernard est seul.
Seul avec son balcon.
Pas très beau balcon d’ailleurs.
Pas très beau tout court Bernard d’ailleurs.

Monsieur Bernard a la quarantaine.
Je sais.
Mes yeux de chat me l’ont dit.
Oui, son appartement est assez loin.
Bernard, l’archétype de l’homme seul.
Du vieux garçon. La quarantaine.
De l’homme en quarantaine.
Pas très beau.
Mes yeux de chat radotent.
Je sais.

Mais Bernard est original.
Malgré tout.
Oui.

Quand il est là, dans l’après-midi, Bernard est quasiment nu.
En slip.
Généralement blanc.
Comme sa peau.
Couleur cumulus.
Bernard a une pilosité développée.
Bernard a une bedaine développée.
Bernard n’a pas les lunettes de Mac Lesggy.
Car Bernard a une monture de lunettes en métal années septante et des verres cul de bouteille.
Je sais.
Mes yeux de chat me l’ont dit.

Bernard, ses affaires sont posées sur une chaise.
Sur son balcon.
Bernard, il prend un malin plaisir à enlever.
Remettre.
Ses chaussures qui sont aussi sur son balcon.
Alors Bernard, il s’habille. Parfois.
Et en lui, je vois celui qui se prépare chaque après-midi comme s’il devait se rendre à un rendez-vous galant.
Alors j’imagine.
J’imagine que Bernard espère.
Que Bernard attend beaucoup de ce rendez-vous galant.
Ce se sent.
Bernard doit être de ceux qui se focalisent sur chaque rendez-vous galant.
Ils doivent se compter sur les doigts de la main.
Monsieur Bernard, il semble vide.
C’est triste.
Chaque jour.
Le rituel.
L’éternel recommencement.
Ce vide. Quotidien.

Chez Bernard, ce n’est pas beau.
Les murs sont ternes.
Les rideaux jaunis.
Les volets abîmés.
La décoration semblable à celle d’un plat somalien.
Et lui.
Ce fameux néon blanc de cuisine.
Je sais.
Mes yeux de chat me l’ont dit.

Dis, monsieur Bernard, pourquoi tu sembles si malheureux ?


En revanche, en face de moi, en bas, à une trentaine de mètres, c’est Louise.
Oui, je l’appelle Louise.
J’aime bien madame Louise.
Louise, elle sait prendre soin de ses plantes.
J’aurai du prendre exemple sur elle.
Pour mon bonsaï et mon oranger.
Je leur ai donné de l’eau à coups de procrastination.
Louise a peu de plantes.
Mais elle aime les regarder quand elle fume.
Louise semble heureuse.
Louise, elle est élégante.

Sa maison est un trésor.
Deux étages.
Louise est au premier.
Une ancienne immense maison bourgeoise habillée de lierre que même le plus habile des jardiniers ne saurait embellir.
La maison dans laquelle vit Louise a vécu.

Louise vit seule.
Du moins, de neuf heures à dix-neuf heures Louise est seule.
Mais Louise n’a pas tout le temps vécu seule.
Je le sais.
Ce ne sont pas mes yeux de chat qui me l’ont dit.
Louise passe son temps dans son salon.
Sur la table de son salon.
Mais ils n’ont pas su me dire ce qu’elle y faisait.
Peut-être écrit-elle?
Louise est en âge d’écrire.
Car Louise, elle a du temps.
Louise, elle a une soixantaine d’année.
Je sais.
Mes yeux de chat me l’ont dit.

Louise, j’aimerai qu’elle écrive dans son salon.
Des histoires.

Dont une sur celui qu’elle aperçoit.
De temps en temps, l’après-midi.
Sortir dehors, en face de chez elle, plus haut, fumer sa cigarette.
Celui qui la regarde, elle, et Bernard.

Et puis une autre histoire.
Où elle rendrait heureux monsieur Bernard.

Dis, madame Louise, tu rendras heureux monsieur Bernard un jour?
Avant de m'écrire quelque chose.

11 octobre 2007

L'Ancien

Je l'ai découvert il y a deux ans.
Un village dans la ville.
On pourrait y passer des heures.
Certains doivent y passer des journées entières.
Oui.
Je les comprends.

J'y suis retourné, il y a peu.
Envie.

Une concentration de passé.
Une concentration de souvenirs.
Une concentration d'Histoire.
Une vraie mine d'or.
Pour ces passionnés que j'admire.
Là-bas, tout a une histoire.
Certains viennent de très loin pour le visiter.
Des asiatiques.
Des américains.
Généralement fortunés.
Il faut dire, certaines choses ne sont pas accessibles à toutes les bourses.
Mais ce ne sont sans doute pas les plus chères à mes yeux.

Ca, ça m'a donné envie d'y retourner.
Au plus vite.
Alors j'y suis allé.
Retourné.
Les chercher.
En chercher.
D'autres.
D'autres histoires.
D'autres personnes.
D'autres moments.
D'autres vies.
Mais je crois que c'était vraiment à part.
Ce n'est pas là-bas que de telles histoires peuvent se retrouver.
Ces histoires, on les croise lorsqu'on s'y attend le moins.
Comme d'autres choses d'ailleurs.
Il ne faut pas chercher.
Attendre dans la non-connaissance.
C'est la clé de la surprise.

Sans doute que ces gens passionnés ont été surpris un jour.
Oui.
Comme un coup de foudre.
Pour ces objets.
C'est fort.
Ils gardent la même ferveur.
La même excitation.
La même envie.
Le même désir.
D'en trouver.
D'autres.
Davantage.
Encore plus.
Toujours plus.
Peut-être un peu comme ici.
Oui.
A la recherche.
Toujours à la recherche.
De la perle rare.
Chacun a sa perle rare.
Sa quête.
Elle stimule.
Ce sont des passionnés.

Des passionnés d'Histoire.
Du beau.
De l'Antique.
De l'authentique.
L'Ancien cache et recèle tant de choses.
Il se respire.
Il se vit.
Alors on s'en impregne.
Alors on imagine.
Leur vie.
D'antan.

Ils sont tous passionnés de la trace.
Celle du stylo.
Du pinceau.
Du marteau.
Du burin.
De la main.

La main.
Celle qui façonnait hier.
Celle qui fascine aujourd'hui.


Lui.
Le marché de Vernaison.



02 octobre 2007

Saveur

C’est tout bête mais c’est important.

Ca remonte à deux ans maintenant.
C’était tout nouveau.
Je me souviens de son odeur si singulière.
C’est ce qui m’avait frappé en premier.
J’entrai.
Montai les escaliers.
Le parquet chuchotait.
Le lieu était particulier.
Chargé d’Histoire.
Chargé d’histoires.
Odeur.
Comme celle des vielles lettres jaunies ayant traversé les années. Celles-ci, .

Je m’en souviens.
Au début, j’étais impressionné.
Normal, première fois que j’en voyais une.
Nue.
Dans ces circonstances.
Gêné. Intimidé. Oui.
Normal.
Mais c’était le jeu aussi.
Après, on prend davantage d’assurance.
Au bout de la deuxième fois.
Ou de la troisième. Sais plus.
Elle ne m’intimidait plus.
Elles ne m’intimidaient plus.
Normal.

C’est paisible.
Relaxant.
Parfois énervant.
Surtout quand il me disait
«
- Tu vois, c’est comme ça, tu vois.
- Moins sombre là tu vois.
- T’avais bien commencé tu vois là.
- Tu vois y’a du volume là, tu vois.
- Voilà, comme ça tu vois.
»
Mais lui, il était fort.
Il maniait aussi bien le ______ que je maîtrise la bulle de malabar.
En plus il racontait de jolies anecdotes tu vois.

La première fois, ça n’a duré qu’un an.
Un an après, il n’y a pas eu de deuxième fois.
Tant pis.
Ce sont des choses qui arrivent.
Une parenthèse.
Laissons la place aux autres.
Mais merde quand même.

Jusqu’à.
Jusqu’à vendredi dernier.
J’ai reçu leur lettre.
Excité.
La même excitation que celle d’une lettre reçue d’une inconnue.
La même excitation qu’ici.
Mais une peur aussi.
Celle de me dire qu’il n’y aurait sans doute pas de troisième fois non plus.
Mais j’y croyais.
Aussi fort que je crois qu’un jour il n’y aura plus d’attente dans les bureaux de Poste.
Amen.
Non, j’y croyais un peu plus quand même.

Alors je l’ai ouverte.
Avec délicatesse.
Et j’ai vu.
Et j’ai lu.
Et j’ai su.
Que.
J’avais rendez-vous le 5 octobre à 19h00.
J’ai eu raison d’y croire.
C’est gagné.
Coup de chance ?
Aucune idée.
Ca continue.
A savourer.

Accepté aux cours de dessin de cette année.

24 septembre 2007

Sans commentaire

Ca me fait bizarre.
Et ça fait une semaine maintenant.
Quand on y a pris l'habitude, le changement perturbe.
Du moins, cette habitude là.
On dit que seuls les idiots ne changent pas.
Oui, mais là, vous en conviendrez, cette habitude est synonyme de je vais bien tout va bien.
Normal. Elle est humaine.

Ca ne pouvait pas durer.
Je le savais.
Mais j'aurai préféré être le premier à partir.
D'ailleurs, d'ordinaire, je préfère être le premier à partir.
Et aujourd'hui, elle n'est plus là.
Définitivement.
Une figure.
Que lui est-il arrivé?


Ce matin, je ne travaillais pas.


Tout remonte à trois ans et demi.
J'arrivai dans le quartier.
Elle était la figure du quartier.
Elle était la figure de la rue.
Elle vivait ici.
Hiver comme été.
Ici, sur le trottoir.

Des gens, elle n'acceptait rien.
La première fois, j'avais essayé de lui offrir un café. Dans un gobelet.
Elle n'en a pas voulu.
Elle m'a envoyé balader. Avec ses gestes.
Certains de mes amis ont essayé.
En vain.
Aussi.
Elle marmonnait tout le temps.
Oui, elle avait énormément de mal à s'exprimer.
Peut-être car on ne lui a pas parlé pendant une longue période.
Peut-être sa lacune d'expression orale est la cause de cette vie sur le trottoir.
Peut-être ne parlait-elle pas tout simplement notre langue.
Aucune idée.

Elle n'aimait pas qu'on lui donne.
Elle n'aimait pas qu'on lui prête.
Si.
Qu'on lui prête attention.
Simplement.
En lui parlant. Notre langue.
Alors elle répondait, souriante parfois, en marmonnant, en faisant ses gestes bien à elle.
Oui, elle n'aimait que d'en recevoir des autres. De l'attention.
Elle avait cette humeur d'enfant, du haut de ses ... ans.

Alors elle amassait.
Alors elle amassait cartons, vêtements qu'elle dénichait par elle même.
Elle vivait devant un local commercial. Avec des grilles.
Alors elle cachait ses affaires derrière la grille.
Elle cachait sa vie derrière la grille.

Le samedi, c'etait le jour de la lessive.
Avec un seau. Et puis elle faisait sécher ses affaires sur les cartons.
Avec minutie.
Après, elle se faisait un bain de pieds dans le seau.
Je m'en souviens, l'hiver, la chaleur revigorante du seau fumait.
Elle avait un balai aussi.
Je lui enviais sa fougue pour le balai. Celle-ci, je ne l'ai pas.
Elle balayait son morceau de trottoir.
Son morceau de trottoir...
Elle était chez elle.
Elle était notre voisine.
Que nous n'avons jamais invité pour la soirée des voisins d'ailleurs.


Les gens passaient.
Certains la regardaient avec dégoût.
Certains changeaient de trottoir.
Certains l'ignoraient.
D'autres avaient de l'empathie.
Ceux-là, parfois, lui donnaient une pièce.
Il ne fallait surtout pas.
Elle prennait la pièce et la leur rejetait. Aussi sec.
Synonyme de « gardez votre argent ».
Alors après elle marmonnait.
Alors après elle était énervée.
Elle ne souriait plus.
Là, j'aurai aimé qu'elle parle.
Là, j'aurai aimé entendre ce qu'elle avait à dire.
De ma fenêtre. Là.

Je ne l'entendrai jamais.
Encore moins aujourd'hui.

Depuis un mois, dans le local commercial, des travaux ont commencé.

Ce week-end, je recevais.
Samedi matin, à l'heure où j'allais chercher les pains au chocolat dégoulinant de saveur, les travailleurs ont jeté certaines de ses affaires.
Et lui ont laissé le reste.
Elle n'était toujours pas là.
Dimanche non plus.
Ce matin non plus.

Et ce matin.
Et ce matin, ils ont jeté toutes ses affaires.
Ils ont aussi jeté ses affaires cachées derrière la grille.
Ils ont jeté une partie de sa vie.

A la fenêtre.
Je le vois faire.
Alors je veux savoir.
Je descends.
Enfile un jean.
Sans ceinture.
Pas le temps.
Je vais le voir.
Je lui demande.
Pourquoi.

Il me réponds, dans un français-polonais hésitant
- à croire que ce trottoir est fait pour les naufragés de notre langue -
« la poulice l'a plise ».

Elle a disparu.
Le nouveau propriétaire du local a appelé la police.
Elle a disparu.
Car elle s'est faite jeter comme ses affaires.
Elle a disparu.
Pour laisser place à un institut de bronzage UV.

...

20 septembre 2007

Du petit lait

Mardi midi.
13h27.
Ou vingt-huit. Je ne sais plus. Le soleil était caché.
Je m'en souviens.

Pause café.
A l’extérieur.
Terrasse.
Comme d’habitude. Tous les midis.
Depuis plus de six mois maintenant.

Et puis je regarde.
L’œil gauche écoutant les conversations des collègues.
L’œil droit, quant à lui, surveillant une éventuelle Isis la scène de la rue.
Jusqu’au moment où.

Jusqu’au moment où, brusquement, l’œil gauche détourne son regard lui aussi vers la scène.
Aïe. Doucement œil gauche, sois délicat s’il te plaît.
A ce moment, ils sont tous les deux grand ouverts. Scotchés. Prêts à bondir.
Ils sont déjà en mode capture.
Le film peut commencer.

Moteur.

Il y avait lui.
Il y avait elle.
Et il y avait lui aussi. Leur couple.
Ils étaient deux.
Enfin trois. Avec leur couple.
Ah. Quatre en fin de compte.
Oui, quatre avec leur complicité.
Mais ils sont tout frais. Tous les quatre. Ca se ressent.


Acte I. Mythique.

Sur le trottoir d’en face.
Suis vautré sur le siège en rotin, oeil gauche et droit à l’affût. Mais discrets. Toujours.
Ulysse et Pénélope s’enlacent.
Ulysse et Pénélope s’embrassent.
Pénélope sur la pointe de pied gauche, jambe droite repliée dans l’air. Cliché. Joli.
Ulysse et Pénélope se chuchotent à l’oreille.
Ulysse et Pénélope esquissent de petits rictus.
En silence, je ne rate rien. Mes collègues, eux, si.
N’ont qu’à être attentifs. Tant pis.


Acte II. Insistance.

Toujours sur le trottoir d’en face.
Eux, face à face.
Bras tendus, main dans la main.
Ils se fixent. Avec violence.
Sans parole.
Si. Juste celle des violents regards.
J’aime déjà.
Avançant à reculons. Doucement. Lentement. Très lentement.
Oui, dans quelques secondes ils vont se quitter.


Acte III. Douleur.

Ils se lâchent.
Ils se quittent.
Partent. S’enfuient.
Chacun de leur côté.
Lentement.
Evidemment, ils avaient déjà prévus de se quitter depuis cinq minutes, mais sans y parvenir.
Classique.

« 
Ulysse - Vas-y toi.
Pénélope - Non, toi d’abord.
Ulysse - Non, je t’en prie.
Pénélope - Je ne veux pas te quitter.
Ulysse - Moi non plus.
Pénélope - Allez, on n’est pas sérieux.
Ulysse - On y va.
Pénélope - Je n’y arrive pas.
Ulysse - Moi non plus.
Pénélope - On fait quoi alors ?
Ulysse - Un scrabble ?
Pénélope - Hihi
Pénélope - Arrête, tu me fais rire. Et j’aime lorsque tu me fais rire.
Ulysse - Si tu me dis ça, je ne vais pas pouvoir partir.
Pénélope - A trois on y va.
Pénélope - Un.
Ulysse - Deux.
Pénélope - Trois.
Twingo - Tûût
Pénélope - Zut !
Pénélope - Non, allez. Il faut y aller. Ce n’est pas raisonnable.
Ulysse - Alors ferme les yeux.
Pénélope - Et quand je les ouvrirai de nouveau tu seras parti ? Non, c’est trop dur.
Ulysse - Allez, ferme les yeux et reculons petit à petit.
 »


Acte IV. Délice.

Ulysse et Pénélope se sont quittés.
Ulysse et Pénélope sont partis, chacun de leur côté.
Le délice peut alors se mettre en place.
Cela s’est passé comme ça.

Cinq mètres plus loin, Ulysse se retourne.
Première fois.
Deux secondes.
Cinq mètres plus loin, Pénélope ne se retourne pas.
Ulysse repart.

Dix mètres plus loin, Pénélope se retourne.
Première fois.
Une unique seconde.
Dix mètres plus loin, Ulysse ne se retourne pas.
Pénélope repart.

Vingt mètres plus loin, Ulysse se retourne.
Seconde fois.
Ulysse s’arrête.
Trois secondes.
Vingt mètres plus loin, Pénélope ne se retourne pas.
Ulysse repart.
Penaud.

Cinquante mètres plus loin, Pénélope se retourne.
Seconde fois.
Une seconde. Très brève.
Cinquante mètres plus loin, Ulysse ne se retourne pas.
Pénélope repart.
Soixante mètres plus loin, Pénélope quitte la rue.

Soixante mètres plus loin, Ulysse se retourne.
Troisième fois.
Dernière fois.
A peine une seconde.
Pénélope a disparu.

Ulysse est reparti.


De lui à elle, d’elle à lui.
C’était Troie.
Ulysse et Pénélope.
Et moi.
Trois.
A avoir tout suivi.

Les regards se sont perdus.
Mais la scène ne l’a pas été pour tout le monde.
Merci.

Maxime, bouche en croissant de lune à Johannesburg.

18 septembre 2007

1, 2, 3, nous irons au bois

Ni une ni deux. Il n’en fallait pas plus.
Ce serait fabuleux.
Ils ne seraient pas les premiers. Non, sans doute pas.
Quoique. Sûr qu’ils se comptent sur les doigts de la main.
Faut être barré quand même. Givré.
Mais la folie, c’est chouette aussi de temps en temps.
Après eux, d’autres essaieraient aussi. Forcément.
Vous peut-être.

Se retrouver. Seuls. Dans un décor de bois.
Autour, l’anarchie de plantes. D’arbres.
La tête dans les étoiles.
Comme là bas, au pays du sable.
Le sable en moins, l’excitation en plus.

Par contre tout serait ficelé. Ah oui. Quand même.
Minutieusement préparé.
Chaque pause. Chaque détail. Ne rien oublier.
Telle est la clé du succès.
Une organisation digne d’une attaque Napoléonienne.
Celle de Bérézina, on dirait qu’ils la mettraient de côté.
Ce qui serait à craindre, ce serait les espions prussiens mal intentionnés qui s’y seraient glissés aussi.
C’est un risque.
Mais après tout, l’ensemble n’est que risque.
Mais pas d’originalité sans risque.

Alors ils diraient qu’ils l’ont fait. Eux.
Ils seraient critiqués.
Ils seraient admirés.
Ils seraient traités.
D’irresponsables.
Après tout, ce n’est qu’un jeu.
Ils en seraient capables.

Arrivée en soirée. Tard. Presque à la fermeture.
Le jeu commencerait par une séance de cache-cache. Sacs au dos. Avec les hommes bleus.
Se faufiler. Retenir son souffle. Sentir son cœur s’emballer.
Adrénaline.
Puis pause.
On déballe.
Enfin.
On souffle. On savoure. On profite. On rit. On s’aime.
Enjoy.
Déjà, c’est gagné.

Puis, on remballe.
Puis on se cache.
Puis de nouveau on se faufile.
Puis de nouveau on retient son souffle. Le cœur s’emballe.
Adrénaline II, le retour.
Puis on court ! Court, court !
Là, c’est encore gagné.
Extraordinaire.

Quoiqu’il arrive, plus tard, ce serait de l’ordre de l’anecdote.
A raconter aux enfants, quand ils seraient grands. Très grands quand même.
A raconter aux petits-enfants. Quand ils seraient grands. Très grands quand même.
A ne raconter qu’aux très grands en somme.


Ca, c’est imaginer.
Imaginer avant de réaliser.
De réaliser… Une nuit à la belle étoile, dans un parc, en plein Paris.
Alors ?
Fou ?

Un risque.
Le lendemain matin, les gardiens les attraperaient.
Zut. Flûte.
Mais c’est réalisé.
Procès.
Jugement (petit sans doute).
Amende.

Mais aussi, imaginons cette juge.
Sévère au premier abord.
Et eux, là, devant-elle, jouant les mauvais enfants, tête baissée synonyme d’un
« Excusez-nous madame, nous voulions seulement jouer ».
Et elle, toujours avec son air sévère, par-dessus rajoutant
« Ces pratiques sont interdites par la loi. Une amende vous sera demandée ».
Normal. La juge exerce son métier.

Mais elle viendra. Plus tard. A la fin de l’audience. Discrètement.
S’approchera de la jeune femme, main sur l’épaule, sourire malicieux et lui chuchotera à l’oreille
« J’ai trouvé votre audace touchante. J’aurai aimé, dans ma jeunesse, que mon fiancé me propose de réaliser une telle folie, rien que pour s’amuser… ».

14 septembre 2007

Noé

Flic.
Sans doute pour ça que j’aime autant le désert.
Flac.
C’est clair.
Floc.
C’était mercredi soir. En rentrant. Dix-huit heures trente.
Flic.
Ca surprend.
Floc.
J’ai horreur de ces choses là.
Flac.
Ah ben c’est du propre maintenant.
Floc.
Manquait plus que ça.
Floc. Oui, deux flocs consécutifs. C’était une rebelle celle-ci. Elle a rebondi. Jolie technique.
Flic.
Le pire des supplices pour le grand procrastineur que je suis.
Flac.
C’est laid. Il est meurtri.
Floc.
Aïe. Sur la tête. Merde. C’est froid. C’est sale.
Flic.
Du coup, j’en ai parlé.
Floc.
Et ça arrive bien plus souvent qu’on ne le pense.
Flac.
Sans doute une personne sur deux.
Floc.
Mais là, ce fut d’abord à un endroit.
Flic.
Puis un second.
Flac.
Puis un troisième. Dehors.
Floc.
Impressionnant.
Flic.
Les nigériens seraient heureux.
Flac.
Et je le reste. Pourtant.
Floc.
C’est matériel.
Flic.
Mais c’est énervant. Quand même.
Flac.
Gros flac. Zut. Elle m’a de nouveau eu. Dans le cou cette fois-ci. Coquine.
Floc.
Je pars ce Week-End.
Flic.
Elles ont intérêt à se tenir à carreau.
Flac.
Dans leur seau.
Floc.
Quoi qu’il arrive, ne serai pas tranquille.
Flic.
Qui le serait d’ailleurs ?
Flac.
Même si j’habitais à la Bourboule. Mon rêve.
Floc.
Non, je plaisante.
Flic.
Faut pas pousser non plus.
Floc.
Ah. J’avais oublié. L’espace d’un instant. Ce flic. Ce flac. Ce floc.
Flac.
Ils sont bien là. Toujours là.
Flic.
Zut.
Floc.
Ca pourrait être stressant.
Flic.
Surtout la nuit.
Flac.
Pour s’endormir. Mais ai le sommeil lourd. Ouf.
Boum.
Non. Ca, c’était le bruit de mon sommeil.
Floc.
Alors appels.
Flic.
A droite. A gauche.
Flac.
Ai horreur de ces appels.
Floc.
J’avertis le dessus. J’avertis le dessous.
Flic.
Le dessous. C’est pareil.
Floc.
Rendez-vous. A droite. A gauche. En haut. En bas.
Flac Flac
Agence. Propriétaire. Voisins. Plombier. Papa maman (ah non, suis grand maintenant).
Flic Flic.
Oui, ça redouble maintenant.
Floc Floc.
Toc toc.
Flic Flic.
C’est qui ?
Flac Flac.
C’est l’plombier !
Flic flic.
Bonjour Monsieur Fernand Raynaud.
Floc Floc.
Sauvez Willy Maxime s’il vous plaît.

Oui.
J’ai un dégât des eaux.
Blub.

12 septembre 2007

Ornella

Dès le premier jour, je les avais remarqué. Eux.
Un couple de quadragénaires.
En face. Là-haut. Au deuxième.
Enfin elle, surtout elle.
Très élégante, élancée, raffinée, distinguée.
Il était là aussi. Lui, leur chien.
Seule tâche au tableau. Le chien dans un appartement.
Faute de goût.

Le samedi matin, j'aimai la regarder prendre soin de ses plantes, sur le balcon ensoleillé.
Au détriment des miennes d'ailleurs.
Chaque dose d'eau minutieusement calculée, dans un geste et une posture digne de la grâce d'une diva.
Toujours sourire aux lèvres.
La douceur matérialisée.

Je connais leur salon.
Je connais leur balcon.
Normal, ils sont mes voisins.
Mais même hors voisins, dans les rues de Paris, la nuit, j'aime regarder chez les autres.
Les décorations, les imperfections, les couleurs, les originalités.
Sans doute mon côté voyeur.
Avec le velib', j'en ai découvert d'autres.

Eux, je les croisai.
Le dimanche matin, il sortait le chien et en profitait pour aller dégoter des pâtisseries qu'il offrait à sa douce.

Lui, il est comme tout le monde.
Il aime saluer les gens, ses voisins, ses amis, ceux avec qui il échange les ordinaires dimanche matin dans la quête à la baguette, la viennoise reluisante kidnappée du four du boulanger, du croissant aux formes atypiques chaque jour.
Il aime ces gens.
Ceux-là avec qui aussi il aime partager un brin de route, de trottoir, à la recherche de la paupiette perdue par-ci, du rôti de veau retrouvé par-là, et ceux qui stationnent sur le trottoir, sur leur trottoir gênant tout le monde.
Non, pas tout le monde, uniquement ceux qui ne sont pas du quartier, ceux-là mêmes qui ne savent pas ou ne connaissent pas encore qu’ici, stationnement sur le trottoir rime avec discussions de comptoir.

C’est ici que les groupes se forment.
C'est ici que les apéritifs prennent naissance.
C'est ici que les déjeuners baptisent.
C'est ici que les digestifs marient.

Dans son quartier, on prend ses repères.
Avec ses voisins, on prend des repères.

Seulement, eux, je ne les connaissais pas.
Seulement par interposition.
Ils recevaient souvent.
Changeaient souvent leur disposition de salon.
Leurs plantes, je les ai vues grandir.
Au détriment des miennes, qui ont perdu toutes leurs feuilles.
Sans doute que d’avoir spontanément laissé s’assécher son bonzaï et son oranger durant six mois par pure procrastination y est pour quelque chose ?
Joker.
Bref.

Elle, je ne l'ai pas vue changer.
Elle restait radieuse.
Même le matin quand nous nous saluions.
Toujours très élégante, et moi, trace de l'oreiller sur la tempe gauche.
Marque de fabrique.
Bonjour.
Sourire.

Et puis.
Et puis un soir de début juillet.
Un vendredi soir.
Je m'en souviens encore.
Je l'ai vu sortir le chien.
Lui.
Mais avec une autre.
Ce n'était pas mon Ornella Muti.
Ils sont sortis en même temps.
Et les ai vus revenir ensemble.
Je m'en souviens. J'étais à la fenêtre. Clope au bec. Yeux interrogateurs.
Et bras autour de la taille.
Eux.

Bras autour de la taille.
J’ai cru rêver.

Elle n'est pas là. Absente ce week-end.
Mais ce salaud vilain en profite.

Et le dimanche soir, même scène.
Rebelote.
Quel toupet!
Et elle, toujours pas là.
Je la verrai, plus tard, cette autre, là-haut, sur le balcon, fumer sa cigarette.
Puis tirer les rideaux.
Elle fait comme chez elle en plus.
Elle n'a rien à voir avec Ornella.
Elle a le visage marqué par le tabac.
Et puis quand elle fume elle n’est pas belle.
Rien. Ni même le soupçon de quelque charme.
Mais pourquoi?

Les semaines suivantes, Ornella ne sera pas revenue.
Aujourd'hui, elle n'est toujours pas revenue.

Ne reste que Maléfique.
Et la boule de poils avachie.


Ben merde alors.


Ornella, je vous salue.
Au plaisir.

11 septembre 2007

François

En arrivant, trois ans en arrière, je l’avais déjà remarqué.
Normal. Eux, je leur porte toujours un certain regard.

Je le trouvai courageux.
A cette époque là, je ne savais pas qu’il s’appelait François.
Je ne le connaissais pas.
Il ne me connaissait non plus.
De vue, je le connaissais.
De vue, il ne me connaissait pas.

De temps en temps, François, je le voyais à la terrasse du Chien qui Fume.
Souvent, François était bien accompagné.
Une compagnie plutôt enviable, généreuse.
Celles qui l’accompagnaient, étaient radieuses.
Celles qui l’accompagnaient respiraient la bonté.
Bien joué François.

François habitait le bâtiment d’en face.
Plusieurs fois, de ma fenêtre, je le voyais devant l’entrée et ses trois marches.
Il s’arrachait.
Se débattait.
Escaladait.
Tirait.
Montait.
Soufflait.
Se posait.
Entrait.
J’admirai.

Du courage.

Puis, suis resté près d’un an sans le recroiser.
Jusqu’à ce soir de début juillet.

Sur ce qu’il avait, je me doutais.
Quand nous nous sommes rencontrés, je ne lui ai pas demandé.
Pas osé. Et puis, ça ne me regarde pas.
Mais je me doute.
J’ai connu la personne qui les représentait dans leur association. J’ai reconnu les mêmes symptômes.

Jusqu’à ce soir de début juillet.
Il était tard. Après minuit.
J’entendis un râle dans la nuit.
Puis un autre. Plus prononcé.
Et des pleurs.
Clope au bec, je me présente à la fenêtre.
En face, devant la porte d’entrée, une personne à terre. Allongée.
C’était elle.
C’était cette personne qui hurlait.
Personne ne vînt le voir.

Ce soir-là, pas envie de jouer. J’ai rangé mes malabars.

Alors je sors.
M’approche d’elle.
M’approche de lui.
Je savais ce que François avait.
Je le connaissais. Il ne me connaissait pas.
Alors je l’aide.
Je l’aide à se relever.
François était lourd.
François était ivre.
J’ai dû les porter. Tous les deux.
Lui. Et son fauteuil roulant.

S’accoudant à la rampe, jambes branlantes, il est de nouveau tombé.
De nouveau je le relève.
Et je l’accompagne. Je les accompagne.
Laisse son fauteuil dans l’entrée, et l’aide à prendre l’ascenseur.

Quatrième.
J’avais toujours un peu rêvé de visiter le bâtiment d’en face.
Tellement d’histoires dans celui-ci !
J’y étais.
Avec François et son ivresse.
Je l’ai accompagné jusque chez lui.
Dans un sursaut de sobriété, il m’a remercié.

Je t’en prie.

Pour moi, François a une sclérose en plaque.
Il est dans un fauteuil roulant, mais garde encore de manière très fébrile l’usage de ses jambes.

Suis reparti.

Et en bas, j’ai croisé un couple qui revenait d’une balade nocturne. Avec leur chien.
Enfin, je les ai approché.
Le fameux couple du bâtiment d’en face.
Dont je raconterai l’histoire une autre fois.

05 septembre 2007

La clef

C’est mon petit jeu.
Ce matin, c’était à profusion. Jambes écartées. Comme d’habitude.
Alors on me regarde avec des yeux différents.
Certains disent « quel gamin ».
D’autres sourient.
Pourtant, parfois c’est risqué.
Me suis fait klaxonner une fois. J’ai gueulé.
En ai arrosé, une fois. J’ai filé.

J’aime rouler dans les flaques d’eau en velib’.

Ce matin en le déposant, j’ai trouvé une clef.
Une clef par terre.
Aïe.
Du coup, ce soir, quelqu’un sera embêté.
Au moins une personne dans Paris sera embêtée ce soir.
Pourtant, ça arrive tous les jours.
Combien de clefs d’appartements retrouvées par terre dans la rue en une journée ?
Au moins une vingtaine. Facilement.
Oui. Voyons plus large, une centaine.
Donc sur cinq millions de personnes transitant aujourd’hui par Paris (chiffres INSEE), il y aura cent élus trouvant une clef par terre.
Et sur cent élus, peut être un ou deux en trouvant une au pied d’une station velib’.
Voyons plus large. Deux.
Je fais donc partie de ces deux super élus parmi cinq millions de personnes. Sympathique.
Parmi ces deux super élus, lequel rapportera avec citoyenneté la clef à la mairie de l’arrondissement ?
Aucun. Ou un de temps en temps. Lui, sera alors super méga gentil élu.

Pour ma part, non. Oui je sais ce n’est pas bien. Mais flûte. J’avais mon lacet à refaire.

Alors cher vous, croyez-moi, j’en suis désolé.
Désolé si vous allez errer jusque tard dans la nuit à chercher un serrurier.
Désolé si vous allez vous prendre une rouste par votre belle.
Désolé si vous allez vous prendre une rouste par vos parents.
Désolé si vous vouliez vous changer en rentrant de votre travail avant d’aller à un rendez-vous galant et vous passer un coup de dentifrice sur les dents.
Désolé si vous allez vous prendre une rouste par votre ami qui vous avait aimablement prêté son appartement hier soir pour votre rendez-vous galant.
Désolé si vous allez vous prendre une rouste par votre rendez-vous galant de ce soir en lui disant que vous ne pouvez l’inviter chez vous ce soir car vous avez déjà remarqué que vous n’aviez pas votre clef en voulant rentrer chez vous juste avant pour vous donner un coup de blendamyl sur les dents et que vous allez devoir lui demander de vous incruster chez elle.
Désolé si vous allez ressasser jusque tard dans la nuit pour savoir si vous vous êtes fait arnaquer par le serrurier en lui donnant neuf cents euros pour ouvrir votre porte.
Désolé si vous allez vous prendre une rouste par votre supérieur au travail qui, ne vous voyant pas arriver, se demandera comment il est possible que quelqu’un arrive en retard à une réunion fatidique avec des « capital risqueurs » russes portant sur l’avenir de votre entreprise et de ses milliers de salariés.

Désolé si vous allez vous prendre une rouste pour tout ça en même temps.
Remarquez, sur cinq millions de personnes, quelle serait la probabilité que vous aviez un rendez-vous galant hier soir ou ce soir avec vos parents et que vous vouliez vous donner un coup de blendamyl sur les dents avant et que vous vous fassiez blâmer par votre boss et les russes et que vous passiez ensuite la nuit à chercher un serrurier en appelant de chez votre rendez-vous galant et que vous ressassiez toute la nuit pour savoir si vous vous êtes fait arnaquer par le serrurier ? Hein ?


Mon lacet n’attendait pas.
Et puis j’en suis sûr, vous aviez un double sur vous.




Si non, pas de bol.

30 août 2007

Téléphoné

« Ca va mon loulou ?
Ca me fait plaisir de t’avoir dis!
Je n’avais pas de nouvelles, je m’inquiétais.
C’est gentil de m’appeler.
Alors tu t’es baigné avec tata ?
C’est bien.
T’as pas eu peur ?
T’as été gentil avec pépé ?
C’est bien ça.
Ah bon ?
T’en as mangé beaucoup ?
Oh dis donc!
T’étais content ?
C’est bien ça mon biquet.
T’es content d’avoir ta maman ?
Ah oui ?
Mais c’est bien ça.
Et tu vas faire quoi cet après-midi ?
C’est bien ça.
Il est gentil pépé hein.
Papa ?
Papa il travaille là. Il pense beaucoup à toi. Il te fait plein de bisous toutou.
Elle fait bien à manger tata ?
C’est vrai ?
Des frites ?
C’est bien ça.
T’es content mon mamour ?
Moi aussi tu me manques.
Je t’embrasse mon mignon. Maman va aller retourner travailler.
Oui.
Oui.
Je t’embrasse.
Tu me passes ton pépé?
Oui mon loulou.
Bibi mon mamour. Je t’aime.
Oui.
Ta maman t’embrasse.
Tu me passes ton pépé?
J’te fais des bisous mon ptit bout d’chou.»

C'était tout à l'heure. Au boulot.
A la pause cigarette.
Dehors. Dans l'escalier.
La collègue du dessus.
Concentré, cigarette au bec, on retient tout.
Et on sourit.

29 août 2007

Gilles

Gilles est proche de la quarantaine.
Ca fait quatorze ans qu’il vit ainsi.
Mais pas depuis quatorze ans à Paris.
A Paris, depuis six ans.
Avant, ses neuf premières années, il les a passées dans tout l’hexagone.
Je l’ai appelé le globetrotter de la géométrie tricolore.
Il en a ri.
C’est pour ça que je suis resté un peu avec lui.

Son apparence est comme la vôtre. Comme la mienne.
Vous pourriez être à sa place.
Je pourrais être à sa place.
Je ne nous le souhaite pas.
Je ne lui souhaite plus.
Mais il s’en complait.
Il vit de liberté. Du moins, c’est ce qu’il dit.
Gilles, comma ça, il est heureux. Du moins, c’est ce qu’il dit.
Mais ils ne le sont pas tous. C’est ce qu’il m’a dit. Ca, je le savais.
Non, ils ne sont pas tous comme Gilles.

Sans eux, ce ne serait pas pareil.
Sans eux, le métro ne serait pas pareil.
Sans eux, Paris ne serait pas la même.
Sans eux, nous ne serions pas les mêmes.

Certains sont poètes.
Certains sont artistes.
Certains sont anonymes.
Certains ne sont rien.

Alors ça s'est passé comme ça.

Au début, nous étions deux. Elle, avant de partir, elle avait trouvé deux cartes sur le rebord d’une fenêtre à Saint-Michel.
Comme ça. Anodines.
Faut dire, on avait la tête qui tournait aussi.
Abbeville au cent millième, et Saint-Valery sur Somme au vingt-cinq millième.
On était deux. Deux pour deux cartes.
Elle gardait Abbeville et moi Saint-Valéry.

Gilles, je l’ai rencontré hier soir car je lui ai donné ma carte.
D’abord, il n’était pas là.
J’ai vu un _____. Là, par terre, aux halles de Saint-Germain.
Un _____ et une canette de bière huit six. C’était de la huit six.
Pourtant, huit ça suffit. Mais non. Là, zéro six de plus.

Laisser la carte, là, en plein milieu, déposée sur son _____ pourrait être amusant.
Imaginer sa réaction, en voyant une carte sur son _____.
Génial.
Mais surtout, imaginer.
Car il ne découvrirait que plus tard.
Seulement quand je ne serais plus là, déjà loin sur mon velib’.

Et puis, au coin des halles, devant ma station velib’, Gilles est arrivé.
Gilles était allé faire pisser son chien.
Au loin, je le vois.
Je le vois se pencher sur son _____.
Gilles prend la carte.
Gilles ouvre la carte.
Velib’ à la main, j’exulte.
Gilles sourit.
Maxime sourit.

J’ai commencé à rouler.
J’ai commencé à aller vers lui.
J’ai commencé par lui demander si elle lui plaisait.
J’avais la tête qui tournait.

_____, c’est son duvet.
Gilles est SDF.