Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Une histoire se termine | Page d'accueil | What else? »

11 juillet 2008

Jean-Kévin aime les SMS


Oui.
Et avant ?
Comment faisaient-ils ?

On est passé de la main.
Aux tuyaux.
Aux ondes.

De la petite main du facteur.
Relayeur d’espoirs, du temps de la grande guerre.
Celui qui apportait des nouvelles.
Parfois hélas déjà bien anciennes.

L’année dernière, j’avais trouvé ça.
C’était merveilleux.
Ces correspondances.
Et surtout, celles de Pierre, un militaire écrivant à sa belle entre 1914 et 1918.

Qu’ils étaient patients à cette époque !

Imaginons, aujourd’hui.

Kevin écrit un banal SMS à Jessica à 11h44.
« slt pr1cess, kestu fé se swar ? »
Rien de plus normal.

Mais du temps de la grande guerre…
Du temps où tout était en noir et blanc.
Comment ça se passait ?

Imaginons.
Imaginons Kevin.
Tout droit venu du XXIème siècle.
Balancé dans le début du XXème siècle.
Kevin transformé Jean Eudes.
En un coup de Banette magique.
Jean Eudes ne saurait pas qu’il était Kevin quelques instants auparavant.
Mais Jean Eudes, il aurait un comportement normal d’un être du XXIème siècle balancé dans début XXème siècle.


11h44. Jean Eudes aurait du sortir son crayon.
11h48. Trouver du papier.
11h52. Toujours chercher du papier.
11h58. Trouver enfin du papier.
11h59. S’asseoir.
Oui, à cette époque, il était bienséant d’écrire assis, se poser. Ecrire était un rituel, une posture à adopter, un exercice et une discipline singulière.
12h00. Humecter la plume de sa langue.
12h02. Parcourir les 76 mètres des couloirs parquetés et rejoindre la salle d’eau pour s’essuyer la langue de l’encre noire.
Oui, car son frère avait oublié de laver la plume lors de l’envoi de son SMS de la veille, ce petit salopio.
12h05. Revenir de la salle d’eau et re-parcourir les 76 mètres des couloirs parquetés pour retourner dans le salon et de nouveau s’asseoir.
12h07. Ecrire.
« Ma tendre et chère Eugénie, permettez-moi ces quelques griffonnades d’encre du Sichuan sur ce papier fumé glacé des hauts plateaux chiliens, afin de vous proposer de me rejoindre, ce soir à l’heure où le soleil s’efface de notre horizon parisien pour mieux s’ouvrir sur celui des îles exotiques Fidjiennes, devant un de ces bancs perdus de l’île de la Cité parmi lesquels nous pûmes à maintes reprises observer les roses et les jonquilles s’ouvrir et savourer le chant des alouettes pirouette cacahuète ».
Oui, ils avaient aussi la prose facile à cette époque là.
12h08. Chercher une enveloppe.
12h08 toujours. Qu’il n’a bien sûr pas chez lui.
12h04. Jean Eudes doit donc sortir pour trouver une enveloppe.
12h08. Trouver ses souliers italiens de cuir de vache argentine.
12h19. Prévenir sa maternelle.
« Mère, je m’absente quelques secondes, ne m’attendez pas pour la partie de jeu de l’oie ».
12h23. Faire les cent mètres qui le séparent de l’établissement des Postes et Télégraphes.
12h20. Saluer Evariste le séminariste qui rentre du pèlerinage de Chartres.
12h22. Inviter Evariste le séminariste à un groupe de réflexion sur l’incidence de la soie cendrée sur le comportement des femmes dans les soirées mondaines de la paroisse de Saint-Dénudé dans le 11ème arrondissement.
12h25. Postes et Télégraphes. Attendre au guichet.
13h25. Postes et Télégraphes. Attendre au guichet.
14h25. Postes et Télégraphes. Attendre au guichet.
14h31. Postes et Télégraphes. Demander au guichetier, bouche dégoulinante de sauce béarnaise de son panini aux quatre fromages, une enveloppe de papier fumé de rose sicilienne.
Oui, c’est prouvé, les guichetiers de La Poste sont intemporels.
« Bonjour monsieur le préposé aux Postes et Télégraphes. Je souhaiterais une enveloppe en papier fumé de rose sicilienne, s’il vous plait. »
14h32.
«
- Oulala mon gars ! J’dois pas avoir ça en stock dis ! Eh, Raymond, t’aurais pas une enveloppe rose chepakoi à fumer en Sicile ?? »
- Nan Bebert . Y’a pas d’ça chez nous.
»
14h34.
«
- D’solé gamin, faut qu’t’ailles voir ailleurs.
»
14h35. Jean Eudes a alors une idée. Jean Eudes ne manque jamais d’idée.
14h36. Faire les cent mètres qui le séparent de sa maison.
14h42. Arriver chez lui.
14h43. Oter ses souliers italiens de cuir de vache argentine.
14h44. Mettre les patins pour ne pas rayer le parquet d’ébène.
14h48. S’assurer que la maternelle s’est absentée et est allée prendre son thé.
« Mère, êtes vous là ? »
15h18. La maternelle semble bien absente. Très bien. La voie est libre.
15h19. S’introduire dans la chambre de Mère et Père.
15h20. Ouvrir le tiroir du meuble de chevet de la maternelle.
15h20 toujours. Tomber sur ça. Et se demander ce que peut bien être cet objet.
15h21. S’obstiner de se convaincre coûte que coûte que la maternelle a de bien étranges cotons tiges.
15h22. Pendre le précieux carnet de feuilles fumées de roses siciliennes de la maternelle.
15h23. Déchirer une feuille et confectionner une enveloppe.
17h44. Glisser le mot destiné à Eugénie dans l’enveloppe.
Oui, Jean Eudes n’est pas un manuel.

J’abrège.
Notre ami Jean Eudes sera retourné aux Postes et Télégraphes.
Mais l’établissement aura été fermé.
Mais sa lettre postée.
Ce vendredi soir.
Pour lui, c’est le principal, il est encore temps, il n’est pas encore vendredi soir.

Eugénie, quant à elle, recevra la lettre de son cher et tendre que quatre jours après.
Normal.
Le mardi.
Découvrant le :
« Ma tendre et chère Eugénie, permettez-moi ces quelques griffonnades d’encre du Sichuan sur ce papier fumé glacé des hauts blablabla blablabla ... ».
Complètement enchantée.


Mais voilà.
Jean Eudes, il ne connaît pas ce monde.
Jean Eudes, il ne sait pas comment ce monde tourne autour de lui.
Jean Eudes, il ne sait pas, qu’une fois une lettre postée, il faut du temps avant que le destinataire ne la découvre.
Jean Eudes, lui, il croyait que les lettres étaient comme les SMS : une fois postées, directement reçues.

Du coup, ce vendredi soir là, Jean Eudes a été contraint à jouer au jeu de l’oie avec sa maternelle.
Et toute la soirée.
Au lieu de rêver sur un banc de l’île de la Cité avec Eugénie.

Jean Eudes, il en a voulu à Eugénie.
De ne pas lui avoir donné de nouvelles.
Le vendredi soir.
Le samedi.
Le dimanche.
Ni même le lundi.

Jean Eudes, ce mardi matin, il a alors décidé de partir.
Au moment où Eugénie découvrait son mot.
Si tendre.
Mais Jean Eudes est déjà loin.
Très loin de Paris.

Jean Eudes a quitté la France.
Zou.
Sur un coup de tête.

Trois mois plus tard, il a atteint son but.
Jean Eudes est arrivé au Japon.
Au pays des gens qui touchent les poils de bras des occidentaux pour voir comment c’est.

Jean Eudes a tout plaqué.
Pour une histoire de lettre.
Pensée sans réponse. A tort.
Pour une histoire de jeu.
De l’oie, dont il avait marre à chaque fois, de se faire piler par sa maternelle.

Et Jean Eudes, bien des années plus tard, toujours au Japon, sera un des précurseurs.
De l’ancêtre du premier téléphone cellulaire inventé.

Et aujourd’hui, c’est donc à Jean Eudes que l’on devrait nos SMS.

Alors qu’en fin de compte, Jean Eudes est notre Kevin.
Et les SMS, c’est bien à notre transfuge du XXIème siècle, Kevin, que nous les devrions.
Un futur grand cerveau ce Kevin…

11h44. « slt pr1cess, kestu fé se swar ? »

Flippant…




Si t’as pas tout suivi, c’est pas grave hein…


Juste.
Je crois que je suis en manque sérieux d’épistolaire.

Commentaires

Vive Jean Eudes ! Ce qui est marrant, c'est que l'écriture SMS parait plus difficile que l'écriture normale. Tous ces chiffres et ces lettres à mélanger..

Dans ton exemple : "slt pr1cess, kestu fé se swar"

Franchement, est-ce plus économique ou rapide d'écrire "se swar" que "ce soir" ???? :o)

Écrit par : balmeyer | 11 juillet 2008

Répondre à ce commentaire

Beau texte plein d'idées... ça me fait rêver, tu devrais continuer, développer, il y a matière à une plus longue histoire... Enfin, tu fais comme tu veux bien sûr :))) Merci pour ça, déjà !

Écrit par : Zoridae | 14 juillet 2008

Répondre à ce commentaire

Balmeyer, oui!! Trop dur! Pour une phrase écrite tu pourrais en écrire 3! Et après, y'a le décryptage encore...
Pour "se swar", il est pratiqué couramment... je pense même que c'est l'envie d'une rupture nette avec nos vrais mots.
J'ai une cousine qui a un blog très bien écrit, avec de jolis et vrais mots et tout et tout... et en dehors, elle n'écrit "ke kom sa"... impressionnant cette ambivalence!

Zoridae, merci! En fait, à la base, j'étais parti sur une idée, et ai fini sur autre chose. Les textes plus longs, pour l'instant, je ne m'y mets pas. Je reste aux exercices ;-)
En grand procrastineur, te dirai volontiers "on verra ça pour l'automne prochain"...

Écrit par : Maxime | 15 juillet 2008

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.