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27 mars 2008

Mon Sage

A la base, ce n'était pas pour ça que j'y suis allé.
Pas pour le voir lui.
Ni eux spécialement.
Pourquoi y être allé? Ca, c'est une autre histoire.

Mais lui, il faisait partie du voyage.
Lui, il fait partie des souvenir qui m'ont le plus marqué.

Je me souviens.
C'était durant ma dernière semaine.
C'était le 8 octobre 2005.
La veille, j'étais déjà arrivé au monastère.
Nous n'étions que très peu.
Quelques pèlerins tibétains et trois japonais.

Non loin de ce monastère isolé entre le Brahmapoutre et des hauts sommets, quelques dunes étaient présentes sur une petite étendue.
J'avais trouvé ça extraordinaire, improbable : être à 4500 et pouvoir courir, se rouler dans des dunes.
Ce que je fis.
Mais pendant que je jouais avec ce sable asiatique, je vis une colline.
Une colline à taille humaine: c'est à dire que l'ascension pouvait être maîtrisable même par un fumeur.
Qui plus est, je me disais qu'une fois tout là-haut, je pourrais avoir une très jolie vue, me poser quelques heures et dessiner.

Mais ce fut dur.
Très dur.
De devoir se séparer des dunes.
Alors je me suis attaqué à cette colline.
Difficilement.
Ascension ponctuée de pauses clopes, de souffle court.
Plus haute que prévu.
Plus haute vue du pied.
Je mettrai bien trois quarts d'heure avant d'atteindre le sommet.
Plus je monte, plus je me rends compte que tout en haut il doit y avoir un petite cahute.
Oui.
Une cahute de pierres décorée de drapeaux de prières, colorée est bien là.
Un instant, je pense au mythe de l'ermite tibétain qui pourrait vivre ici seul en reclus.
L'image même du Sage tibétain que nous, occidentaux, avons en tête.

Car pourtant.
Là bas, le mythe du vieux Sage, moine, spirituel, que nous imaginons, n'existe pas.
Ou plutôt si, il existe.
Mais se cache.
Ne se montre pas à tous les coins de rue.
Au contraire, parfois on croise de jeunes moinillons.
Mais ceux-là n'ont rien de ré-incarnés.
Ou plutôt si.
Des ré-incarnés de nos jeunes branlicots boutonneux à mobylettes de nos campagnes.
Voilà. ce sont les mêmes.
Rien de Sages.
Le Sage bouddhiste, lamaïste au regard transperçant, au sourire rassurant de l'expérience, n'existe que dans les esprits des plus rêveurs.

Alors ce mythe, un instant, en m'approchant enfin de la cahute au sommet de la colline, quand même, j'y pense.
Rêveur je resterai.
Je sais.

Je m'approche.
Fais le tour.
Remarque le panorama sur le monastère 400m au dessous de moi. Là. Abrupte. Impressionnant.
Et puis.
Et puis j'entends soudainement un bruit de clochettes.
Le bruit provient de la cahute.
Je m'approche.
Limite tends l'oreille contre la porte.
Avant que celles-ci ne s'ouvrent.
La porte.
Et l'oreille.

Je me recule.
Il s'avance.
Je lui souris.
Il me dévisage.
De sa main gauche il donne un coup de clochettes.
Il me sourit.
Je lui souris.
Toujours.
De sa main droite, il me tend un paquet de biscuits.
Je lui souris.
Il me sourit.

Son visage est marqué.
Par le soleil.
Par l'altitude.
Sa peau est mate.
Sa barbe blanche est fine, courte et peu dense.
Il avoisine les soixante dix ans.
Son regard est... transperçant.

Ding ding.
Font ses clochettes.
Et il part faire le tour de la cahute.
Je le regarde faire son rituel, avant d'aller rejoindre le bord de la montagne à quelques mètres et me poser avec vue sur l'ensemble du monastère.

Ding ding.
J'entends toujours les clochettes faire le tour de la cahute.
Et puis plus rien.
Ayant sorti mon matériel à dessin, je me retourne.
Mon Sage s'était arrêté.
Il me regardait.
Il me souriait.
Avec son biscuit dans la main droite.
Je lui ai souri.

Alors il s'est approché de moi.
S'est accroupi.
Et s'est assis.
A mes côtés.
Les pieds ballants dans le vide.
Aussi.

Il a le sourire de l'enfant.
Il a le regard du Sage.
Il a son biscuit dans une main.
Et maintenant mon lecteur MP3 dans l'autre.
Et c'est comme ça, qu'un jour d'octobre 2005, un Sage tibétain a découvert le Concerto pour clarinette de Mozart.

Ding ding.
Je suis resté tout l'après-midi là-haut. Sans crème, ma joue gauche s'en souvient encore.
Je suis resté avec lui.
Assis l'un à côté de l'autre, à contempler la vallée, dessiner ou grignoter pendant deux heures.
Et jamais, à aucun moment, nous n'avons parlé.
Je lui montrais mes carnets et dessins, il me montrait ses livres de prières.
Je lui faisais écouter ma musique, il me partageais ses biscuits secs aussi durs que du pain congelé.
Je lui souriais, il me souriait.
Il me souriait, je lui souriais.

Je me souviens.
Il était beau.
Et je l'avais devant moi.
Lui.
Le fameux Sage tibétain aux rides finement taillées par le travail de la méditation.

Alors forcément.
Je n'ai jamais osé le prendre en photo.
Pas eu envie d'enfermer dans une boîte ce moment si particulier. Fort.
Et je l'ai toujours en tête.
Je le revois me proposer ses biscuits.
Je le revois s'émerveiller devant les écouteurs de mon MP3.
Je le revois me montrer ses clochettes et ses livres de prières.
Je le vois sourire.
Toujours.

Et bien souvent après, j'ai pensé à lui.
Et encore bien après, je pense à lui.

Et encore plus aujourd'hui.


25 mars 2008

Mon Iran en 4'56

11 mars 2008

Stannar

On pourrait imaginer.
On pourrait imaginer partir un week-end dans le froid.
On pourrait imaginer partir un week-end en Suède.
On pourrait imaginer partir un week-end à Stockholm.
Ou à Göteborg.
Oui, Göteborg par exemple. C'est moins courant.
Sauf celui de l'air, qui la caractériserait.
Göteborg, dans les courants d'air.

On pourrait imaginer être paumé.
Ou pas.
En arrivant, cherchant directement son auberge de jeunesse.
Hop, sac posé, contraintes terminées, en route pour la découverte.
Oui, ce serait très facile à imaginer.

On pourrait imaginer
Hurler de rire. A les entendre parler, avec leurs intonations made in Ikéa.
« Lé ektan astoglu stanna gune manda svek ».
S'étonner. A monter dans des tramways de l'ère stalinienne.
S'émerveiller. A contempler la beauté des suédoises qui, on imaginerait, ne serait pas un mythe.
S'amuser. A les regarder traverser une route sagement sur les passages piétons.
S'étonner encore. A constater que les suédois sont des personnes sages et calmes.

On pourrait imaginer.
Enormément de choses.
Déjà.
Un menu que notre regretté Gilot-Pétré aurait mieux expliqué que moi.
Que la brume prenne l'apéro en inaugurant la journée, avant que le soleil et le ciel bleu ne se partagent le plat de résistance l'après-midi et que la pluie ne se goinfre seule du dessert de la nuit tombée.
Et tout ça, arrosé de rafales de vent.

On pourrait imaginer.
Qu'un éventail d'Isis tellement riche remette en doute les préceptes d'un inconditionnel de l'Italienne.
On les imaginerait grandes, élancées, sveltes, bi-colores assorties entre blondes et brunes, très fashions, au regard tendre du viking vaincu, à la bouche invitant à l'échange culturel et linguistique, aux courbes aussi harmonieuses que les collines du Perche ou qu'une dune saharienne, aux traits aussi fins qu'une carte faite au Rotring, et au calme aussi fort que mon envie de les fixer.
Soupir.

On pourrait imaginer.
Ces rues animées en journée, qui resteraient un vrai défilé d'élégance.
Animées, mais d'un calme organisé où aucun klaxon ne viendrait entacher la douce quiétude environnante.
Où les gens seraient beaux. Tous.
Ne laissant aucune chance à celui qui aurait malgré lui un nez, un oeil, une bouche de travers.
Là bas, on n'imaginerait pas la pauvreté.
Elle ne se montrerait pas.
Car elle existerait bien.

Mais ces rues, elles me rappelleraient le désert en soirée.
En plus humide.
En moins chaleureux.
En moins étoilé.

On pourrait imaginer.
Sympathiser avec deux étudiants brésiliens en exil à Dublin qui seraient compagnons de ronflements.
Qui s'amuseraient d'être tombés sur un français leur parlant trois mots de portugais dont « lapin » et « navet ».
On pourrait les imaginer braver le souffle et la pluie un soir à la recherche d'un troquet perdu où se concentrerait un repaire de minettes suédoises sans matou à leurs bras.
Peut-être rentreraient-ils tard le soir, la tête qui tourne et criant le nom de fauteuils, de lampes, de coussins en langage Ikéa en essayant de passer inaperçus?

On pourrait imaginer.
Frauder dans un de ces mystérieux tramways staliniens.
Se faire remarquer en étant le seul à se balader avec un parapluie.
Refuser de donner des cigarettes en prétextant ne pas parler suédois. Tiens, bonne idée ça, à noter pour Paris, ça pourrait servir. Décidé: vais me mettre au suédois(e).
Se poser pendant une heure dans la gare à observer ces géants arriver. Partir.
Aller au musée des Beaux-Arts de Göteborg et ne rien comprendre aux explications de l'expo temporaire.
S'arrêter devant un restaurant français proposant des « spaghettis polonaises ».
Manger des salades qui n'ont aucun goût.

Ecrire.

On pourrait imaginer.
On pourrait imaginer prendre son café le dimanche matin, devant une pluie diluvienne, dans un « petit café » offrant des pâtisseries qui n'auraient rien à envier à nos pâtisseries de campagne.
Regardant la pluie tomber, au chaud, oeil espionnant la rue si vide, connecté au wifi de « Solberg23 », se disant vraiment que la technologie a du bon.

Et puis.
On pourrait imaginer que tout à l'heure, on serait catapulté dans un des berceaux du monde.
Tant attendu.





Je crois que je rêve trop.
En fait.



Mais j'adoooooooore.

05 mars 2008

Eux


Lui.
Je l’avais croisé il y a plus d’une année.
Pas très loin.
Au carrefour de la station Duroc.
Je me souviens.

Les velibs n’existaient pas encore.
Les troquets étaient toujours enfumés.
Il faisait beau.
Le merveilleux mois d’avril pouvait laisser présager un été où les adeptes des peaux caramélisées seraient excités comme des enfants devant un flanby.
Je me souviens.

Lui.
Il est venu vers moi.
Il était d’origine asiatique.
Cet homme d’une soixantaine d’année, déguisé d’un imperméable sombre qui cachait son costume du dimanche.
Cet homme qui arborait fièrement ses médailles de guerre sur son imperméable.

Lui.
Il m’avait abordé directement sur le trottoir.
Et commençait à me parler d’Indochine.
Et à me questionner sur le Vietnam.
A moi.
Géographe.
J’ai rebondi.

Eux.
Au même moment, un couple bras dessus bras dessous, passait devant nous et me fit en se retournant :
« Ne l’écoutez pas, il ne raconte que des histoires ».

Moi.
Dubitatif.
Devais-je les croire ?
Les velibs n’existaient pas encore, j’avais mon temps.
Il faisait le fier avec ses médailles.
Mais ces yeux n’avaient rien de fiers.
Alors je l’ai écouté.

Lui.
Il m’a raconté son histoire.
Ses combats.
Là bas, au temps de la guerre.
Ici, face à l’administration française.
Son exil.
Sa famille.
Son amour pour le Vietnam.
Son amour pour la France.

Lui.
Et moi.
Vingt bonnes minutes.
Oui, j’ai l’oreille facile.
Trop, sans doute.
M’en fiche. J’avais mes malabars dans la poche.

Mais alors.
Pourquoi se faire perdre vingt minutes pour au final demander dix euros pour aller à Roissy et accueillir sa famille arrivant de Saïgon - car dans sa mémoire, Ho Chi Minh Ville reste Saïgon –
Pourquoi prendre le temps de raconter toute cette histoire.
Parce que je l’écoute ?

Mais alors, dans l’histoire, quel est le plus dangereux ?
Lui, qui va perdre vingt minutes à ressasser son histoire et essayer de m’entourlouper?
Ou bien moi, qui vais lui prendre ses vingt minutes à l’écouter et au final ne lui proposer qu’un malabar avec un super héros en guise de tatouage?

Lui.
Durant ces vingt minutes, il m’a fait avancer.
Il m’a raconté une jolie histoire.
Moi, durant ces vingt minutes, je ne l’ai pas fait avancer.
Il n’a pas eu ses euros.

C’est surtout six mois plus tard qu’il m’a fait avancer.
Lui.
Quand il m’a recroisé.
Au même endroit.
Sous un ciel plus couvert.
Apprendre à dire non.
Je me souviens.

De la même manière.
La même histoire.
Que j’ai écourté, lui demandant s’il allait me demander dix euros pour aller accueillir sa famille à Roissy.
Il m’a regardé.
A marmonné, dans sa moustache jaunie.
Je lui ai répondu qu’il pouvait au moins changer son histoire.
Remplacer Roissy par Orly.
Non.
Aucune minute à lui consacrer.
Mon velib n’attendait pas.

C’est vraiment là que j’ai découvert.
Qu’il était atteint de schizophrénie laxative.

Et lui.
Ce midi, je l’ai recroisé sur le trottoir d’en face.
Devant le Chien qui Fume.
Galopant rue du Cherche Midi.
Le même.
La même moustache.
Le même imperméable.

Moi.
Je n’ai pas osé.
Lui demander s’il cherchait midi à quatorze heures racontait toujours la même histoire.
Il ne m’intéressait pas.
Plus.
Je l’avais bu.
Dorénavant, il m’était vide.

Et l’autre.

Ah oui, l’autre.
Il m’intéressait.
Beaucoup.
Enormément.
Je l’ai recroisé ce matin.
En revenant de l’ambassade d’Iran, visa en poche.
Ligne 6.
Au loin, j’ai reconnu sa voix.
Cette voix si singulière, que j’entendais chaque matin entre 2003 et 2005 sur la ligne 10.
Et que je n’entendais plus depuis.
J’étais heureux de l’entendre à nouveau.
Un clin d’œil.
Malgré un œil amoché.

L’autre.
Il m’a fait de la peine.
Car avant, comme tous, il demandait de l’argent. Oui.
Mais.
C’était un poète.
Il écrivait ses textes.
Aimait les jolis mots.
Les récitait avec envie.
Un peu comme lui.
Et les offrait.
« En échange d’une pièce, d’un ticket resto ou de métro, pour continuer à jouer avec les mots ».
Comme il disait.
J’aime sa voix.
Il est touchant.

Sauf que là.
Il n’avait pas de texte.
Plus.
J’étais déçu.
Embêté pour lui.

Alors pourquoi.
Alors pourquoi ne proposait-il plus de texte ?
Avait-il perdu sa plume ?
Son envie ?
Son inspiration ?
Ces années de galère l’ont-il touché davantage ?

Il n’est pas passé devant moi.
Il est sorti juste avant.
Là où je devais descendre.
Je suis allé le voir sur le quai.
Et lui ai demandé pourquoi il ne proposait plus de texte.

Et c’est là que je me suis rendu compte que notre imagination prend bien souvent le dessus.
Car il m’a répondu que la photocopieuse était en panne ce matin.


02 mars 2008

Virtuel

J'ai une théorie.
Simple.
J'en suis arrivé à me dire que 80% des célibataires d'Ile de France sont, ou ont au moins une fois été, inscrits sur un site de rencontres virtuelles.
Si si.
Alors on va les imaginer.
Elle et lui.
Qui traîneraient sur un site de rencontres bien connu.

Ils ont roulé leur bosse sur ce site.
Ils ont vécu des périodes olé olé ces deux petits coquins.
Chacun.
De leur côté.

Et ils en ont lu aussi.
Chacun.
De leur côté.

Elle, elle a eu des:
« Kikoo! »
« slt sa va? »
« pkoi ta pa dfoto? »
« T knon, tabite ou? C koi ton zerossiss?»
« ta l'R kool lol mdr ptdr lol //smiley »
« eh pr1cess, jte kif alor jte kiss la miss »
« G vé marché dan 1 parc tu vi1 ac moi? »

Et des romantiques à deux roubles:
« bonjour, par ta beauté tu apportes à la femme ce que Michelange a apporté à la Renaissance ».
« j'aimerai être une larme, pour naître dans tes yeux, vivre sur ta joue et mourir sur tes lèvres ».
« ton père est un voleur, il a volé les étoiles du ciel pour les mettre dans tes yeux ».

Et puis des gigolos comme:
« salut, j'ai la dernière Renault Fuego, et deux places pour aller voir Roland Magdane en concert à la Sauvette. Après, si ça te dit, on se commande une pizza et on joue avec ton olive vite fait dans la cuisine ».
« t'es passée sur ma fiche, mais pourquoi t'as pas flashé? t'es relou, tu fais baisser mes stats ».
« t'as pas de photo, t'es peut-être une grosse laide, mais si tu me mîmes un SuperVixen, peut y avoir moyen de moyenner ».

Parfois des touchants:
« bonjour, je vis seul avec Skippy mon petit caniche, ma jambe de bois me fait de plus en plus mal et je perds la vue depuis qu'on m'a transplanté un oeil de verre. Tu veux parler un peu? Je ne mords pas (oui, j'ai arrêté depuis mon accident de mobylette qui m'a détruit le maxilaire inférieur)».

Rarement des paumés:
« c'est toi la nana qui vend des canevas de petits chiens sur ebay? Ma femme les collectionne (oooops non non, j'ai rien dit hein, je n'ai pas de femme...)»

Souvent des lourds:
« Hey, webcam hot sur msn? moi cé kiki_choduku69@hotmail.com ».
« bonsoir, belle demoiselle, ma femme et moi (ainsi que nos 9 colocataires hommes) sommes friands de plaisirs sensuels et charnels tout en douceur bien sûr. Tu es partante, j'ai vu que tu avais des yeux de coquine ? tu veux mon zero six?».
« T'es en Ile de France? Cool, on est voisins. On peut se retrouver au 4eme sous-sol du parking de Velizy2 à 23h45, on sera tranquille, je ramène les légumes ».

Bref.
Quant à lui, en général, ça restait assez soft.
En dehors d'une ou deux « rche_planQ123 » ou « brigitteM_leSex69 », riche femme au demeurant du haut de ses 57 ans et de son sixième arrondissement qui proposait une suite au Lutétia. On est classe ou on ne l'est pas.
Merci Brigitte, mais lui, ça ne l'intéressait pas.
Il a bien croisé de nombreuses « princess754 » et autres « keSeréje100toi » restées bloquées avec leur zapette et leur DVD devant « la belle au bois dormant ».
Son jeu favori: compter les annonces avec les « blablabla? alors passe ton chemin »
« Passe ton chemin ».
« Passe ton chemin ».
« Passe ton chemin ».
« Passe ton chemin ».
Ca résonnait.
Au point qu'il en rêvait la nuit.
« Passe ton chemin ».
Ah, il en a fait de la route!
Mais il s'en fiche.
Il savait que tous le mèneraient à Rome.

Elle et lui, ils en ont rencontré du monde! Les bougres!
Mais voilà.
Un soir, leurs clics se croiseraient.
« 
- Ooops mince! Il va voir que j'ai visité son profil hihihi
- Tiens tiens... plutot pas mal celle-ci, voyons voir
- Hihihi, ça y est, il me visite
- Hum, intello en plus. Bon, une imperfection sur le menton mais une jolie poitrine quand même.
- Ben alors? il me « chatte » pas ce con? Pfff, encore un branleur qui pète plus haut que son cul. Et puis m'en fiche d'abord, y'a « regisfromparis75 » qui vient de m'envoyer un flash. Non mais!
- Laissons-la venir, voir si elle aurait une accroche intello et rigolote en plus de faire 1m79, 62kg, « très agréable à regarder »,  ce qu'elle a de plus attrirant: « ses fesses »
»

Et elle retourne le voir.
Et lui aussi.
Affreusement attiré par sa poitrine.
Et elle ne cède pas.
Et lui non plus.
Sauf que.
Blasée de « regisfromparis75 » et ses "kikoo, j't'emmène dans ma twingo?", elle craquera la première.
Oui, c'est comme ça.
Point barre.
C'est elle, c'est elle.
Et on ne discute pas.
Non mais.

Et l'histoire commencerait.
Autour de compets de malabars dans le métro.
De batailles de farine et de chocolat Poulain en poudre dans la cuisine encore meurtrie par ça.
De pirouettes sous la couette.
De nutella sur le nez.
De records de feux rouges grillés en velib.
Et de polochons troués.

Et puis, au bout de trois semaines, le tournant.
Les deux compétiteurs, friands de blagues carambars, devraient passer l'étape supérieure.
La fameuse étape de confrontation des amis respectifs.
Aïe.
Ouille.
Car nos deux compères n'assument pas.
De s'être rencontrés virtuellement.
Ils auraient préféré se rencontrer lors d'une merguez ou d'une chipo Party, d'un barbecue géant où paëlla et saucisses de Morteau seraient à volonté, dans le jardin d'un manoir des Yvelines.
Sur fond de soleil couchant, les yeux dans les braises.
Echangeant leurs merguez.
S'enivrant de Banga et autre Riqulès.

La suite coulerait de source.
Ils devraient de nouveau se rencontrer.
Mais « pour de vrai » cette fois-ci.
Alors ils auraient une idée.
Alors il feraient un pacte et décideraient d'un commun accord, afin de pimenter, de n'accepter de se revoir qu'à la seule condition et soumission du hasard.

Ils ne se reverraient pas, tant que l'un et l'autre ne se seraient pas re-croisés aléatoirement dans le métro.

Les règles du jeu seraient simples:
Chaque soir, tour à tour, ils sélectionneraient une ligne de métro.
L'un indiquerait à l'autre dans quel sens il prendrait cette ligne.
Mais sans révéler à l'autre le nom de la station où le premier monterait.
Ni même la position dans la rame.
Se retrouver par le seul fruit du hasard.

Le jeu pourrait durer longtemps.
Très longtemps.
Interdiction de se revoir.
Tant qu'ils ne se seraient pas re-croisés.
Excitation.

Et puis, arriverait le moment où ils se retrouveraient.
Face à face.
Sans rien dire.

Imaginons.
Ce serait ligne 12.
Station Rennes.

Elle, installée sur un strapontin.
A côté, une personne assise et deux autres debout.
En face, une femme noyée dans son super Sudoku d’argent.
Excellent.
Parfait.


Station Sèvres-Babylone.

Il monte.
Il aperçoit de loin sa veste mauve Winnie l'Ourson d'hiver.
Il la reconnaît.
De dos.
Sa choucroute barrette sur les cheveux.
Il avance dans la voiture et s’installe sur le strapontin, face à elle.
En face en diagonale, une personne assise, deux debout.
A côté, une femme perdue dans des mots mêlés. Non, c’est un Sudoku plutôt.
Excellent. Parfait.
Scène posée.

Ca peut commencer.

On dirait qu’ils ne se connaissaient pas.
Toujours pas.



Station Rue du Bac.

Il sort son carnet magique.
Ecrit une ligne.
Miss Sudoku le remarque.
Il range son stylo dans le carnet magique.
Il referme le carnet magique.
Et il lui tend son carnet magique enstyloté.

Etonnée, amusée, elle attrape le carnet magique.
Ouvre la page.
Elle rit.
Miss Sudoku épie.
Miss Sudoku est désormais paumée dans son calcul.
Elle prend le stylo, écrit sur la page du carnet magique.
Premier monsieur debout la regarde sourire et écrire.
Miss Sudoku le regarde, lui, discrètement de côté. Et puis elle, en train d'écrire sur le carnet.


Solférino.

Elle lui tend le carnet magique.
Il attrape le carnet magique.
Il ouvre le carnet magique.
Il sourit.
Il contrôle bien son rire.
Miss Sudoku veut lire. Non. Ce n’est pas bien. Calcule plutôt toi. Grande curieuse va.
Premier monsieur debout chuchote à deuxième monsieur debout.
Deuxième monsieur debout le regarde écrire dans le carnet magique.

Miss Sudoku, premier et deuxième monsieur debout se mettent à sourire.
Tous les trois, les yeux tournés vers le carnet magique.
Ils assistent à une scène improbable ils pensent.
Mais ils aiment.

Il lui re-tend le carnet magique.
Souriante Tonygencyl, elle s’empare du carnet magique.


Assemblée Nationale.

Elle rigole. Un petit cri. Maîtrisé. Tout juste.
Main devant la bouche.
Yeux en amande. Elle rougit.
Elle relit et s’esclaffe.
Elle cherche sa respiration.
Elle rit encore de plus belle.

Il rit.
Ils rient.
Tous.

C'est gagné.

Allez. Zou.


Concorde.

Ils sortent, et ensemble cette fois-ci.
Amusés.
Yeux en croissant de lune.
Ils courent sur le quai.

Premier et deuxième monsieur debout les regardent sortir et courir avec de grands yeux.
Miss Sudoku en laisse tomber son super Sudoku d’argent.
Ils ont compris.
Qu'ils se connaissaient.

Quant à eux, ils se sont rencontrés.
De nouveau.


Réussi.