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27 mars 2008

Mon Sage

A la base, ce n'était pas pour ça que j'y suis allé.
Pas pour le voir lui.
Ni eux spécialement.
Pourquoi y être allé? Ca, c'est une autre histoire.

Mais lui, il faisait partie du voyage.
Lui, il fait partie des souvenir qui m'ont le plus marqué.

Je me souviens.
C'était durant ma dernière semaine.
C'était le 8 octobre 2005.
La veille, j'étais déjà arrivé au monastère.
Nous n'étions que très peu.
Quelques pèlerins tibétains et trois japonais.

Non loin de ce monastère isolé entre le Brahmapoutre et des hauts sommets, quelques dunes étaient présentes sur une petite étendue.
J'avais trouvé ça extraordinaire, improbable : être à 4500 et pouvoir courir, se rouler dans des dunes.
Ce que je fis.
Mais pendant que je jouais avec ce sable asiatique, je vis une colline.
Une colline à taille humaine: c'est à dire que l'ascension pouvait être maîtrisable même par un fumeur.
Qui plus est, je me disais qu'une fois tout là-haut, je pourrais avoir une très jolie vue, me poser quelques heures et dessiner.

Mais ce fut dur.
Très dur.
De devoir se séparer des dunes.
Alors je me suis attaqué à cette colline.
Difficilement.
Ascension ponctuée de pauses clopes, de souffle court.
Plus haute que prévu.
Plus haute vue du pied.
Je mettrai bien trois quarts d'heure avant d'atteindre le sommet.
Plus je monte, plus je me rends compte que tout en haut il doit y avoir un petite cahute.
Oui.
Une cahute de pierres décorée de drapeaux de prières, colorée est bien là.
Un instant, je pense au mythe de l'ermite tibétain qui pourrait vivre ici seul en reclus.
L'image même du Sage tibétain que nous, occidentaux, avons en tête.

Car pourtant.
Là bas, le mythe du vieux Sage, moine, spirituel, que nous imaginons, n'existe pas.
Ou plutôt si, il existe.
Mais se cache.
Ne se montre pas à tous les coins de rue.
Au contraire, parfois on croise de jeunes moinillons.
Mais ceux-là n'ont rien de ré-incarnés.
Ou plutôt si.
Des ré-incarnés de nos jeunes branlicots boutonneux à mobylettes de nos campagnes.
Voilà. ce sont les mêmes.
Rien de Sages.
Le Sage bouddhiste, lamaïste au regard transperçant, au sourire rassurant de l'expérience, n'existe que dans les esprits des plus rêveurs.

Alors ce mythe, un instant, en m'approchant enfin de la cahute au sommet de la colline, quand même, j'y pense.
Rêveur je resterai.
Je sais.

Je m'approche.
Fais le tour.
Remarque le panorama sur le monastère 400m au dessous de moi. Là. Abrupte. Impressionnant.
Et puis.
Et puis j'entends soudainement un bruit de clochettes.
Le bruit provient de la cahute.
Je m'approche.
Limite tends l'oreille contre la porte.
Avant que celles-ci ne s'ouvrent.
La porte.
Et l'oreille.

Je me recule.
Il s'avance.
Je lui souris.
Il me dévisage.
De sa main gauche il donne un coup de clochettes.
Il me sourit.
Je lui souris.
Toujours.
De sa main droite, il me tend un paquet de biscuits.
Je lui souris.
Il me sourit.

Son visage est marqué.
Par le soleil.
Par l'altitude.
Sa peau est mate.
Sa barbe blanche est fine, courte et peu dense.
Il avoisine les soixante dix ans.
Son regard est... transperçant.

Ding ding.
Font ses clochettes.
Et il part faire le tour de la cahute.
Je le regarde faire son rituel, avant d'aller rejoindre le bord de la montagne à quelques mètres et me poser avec vue sur l'ensemble du monastère.

Ding ding.
J'entends toujours les clochettes faire le tour de la cahute.
Et puis plus rien.
Ayant sorti mon matériel à dessin, je me retourne.
Mon Sage s'était arrêté.
Il me regardait.
Il me souriait.
Avec son biscuit dans la main droite.
Je lui ai souri.

Alors il s'est approché de moi.
S'est accroupi.
Et s'est assis.
A mes côtés.
Les pieds ballants dans le vide.
Aussi.

Il a le sourire de l'enfant.
Il a le regard du Sage.
Il a son biscuit dans une main.
Et maintenant mon lecteur MP3 dans l'autre.
Et c'est comme ça, qu'un jour d'octobre 2005, un Sage tibétain a découvert le Concerto pour clarinette de Mozart.

Ding ding.
Je suis resté tout l'après-midi là-haut. Sans crème, ma joue gauche s'en souvient encore.
Je suis resté avec lui.
Assis l'un à côté de l'autre, à contempler la vallée, dessiner ou grignoter pendant deux heures.
Et jamais, à aucun moment, nous n'avons parlé.
Je lui montrais mes carnets et dessins, il me montrait ses livres de prières.
Je lui faisais écouter ma musique, il me partageais ses biscuits secs aussi durs que du pain congelé.
Je lui souriais, il me souriait.
Il me souriait, je lui souriais.

Je me souviens.
Il était beau.
Et je l'avais devant moi.
Lui.
Le fameux Sage tibétain aux rides finement taillées par le travail de la méditation.

Alors forcément.
Je n'ai jamais osé le prendre en photo.
Pas eu envie d'enfermer dans une boîte ce moment si particulier. Fort.
Et je l'ai toujours en tête.
Je le revois me proposer ses biscuits.
Je le revois s'émerveiller devant les écouteurs de mon MP3.
Je le revois me montrer ses clochettes et ses livres de prières.
Je le vois sourire.
Toujours.

Et bien souvent après, j'ai pensé à lui.
Et encore bien après, je pense à lui.

Et encore plus aujourd'hui.


Commentaires

Loin de moi l'idée de faire dans le discours diabolisateur sur le tabac (je suis mal placée pour ça), mais être obligé de ponctuer l'ascension de pauses clopes... T'es quand même sacrément intoxiqué ;). Sinon, ton récit était très agréable à lire, comme d'habitude.

Écrit par : Lauren | 30 mars 2008

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Un très joli récit...

Écrit par : cynthia | 30 mars 2008

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Lauren, je fais partie de ceux qui aiment bien se retourner pour voir le chemin parcouru (...) et prendre plaisir rien qu'à le contempler..
Intoxiqué, oui, c'est vrai (mais pour la descente pas de pause clope hein .-)

Cynthia, merci! Et bienvenue!

Écrit par : Maxime | 31 mars 2008

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Encore un haro sur la cigarette ?

Bien qu'étant non fumeuse, j'aime ces moments pause clopes,pendant lesquelles personnes ne dit rien , chacun savoure son moment, plénitude totale pour tous

Juste le bruit des aspirations, du souffle , du vent , du temps
langage universel,

On apprécie non seulement les paysages, mais tous ces moments de chaleurs humaines qui sont les plus inoubliables ........

Écrit par : elsalatruite | 11 avril 2008

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Les commentaires sont fermés.