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16 janvier 2008

Ce sera celui-ci

25 mars 2007.
Sanaa, Yemen

C'était le dernier jour. Enfin la dernière soirée plutôt.
Il avait marché quinze jours durant dans les montagnes et était de retour dans la capitale.
Il aimait le pays de la reine de Saba, il aimait cette capitale.
Ce soir là, le ciel devenait de plus en plus menaçant, comme les yéménites qu'il avait croisé la veille au soir, kalachnikov à l'épaule.

Mais il lui fallait le dessin du jour.
Fixer un dernier croquis.
Un croquis de cette architecture typique, de ces rues agitées, grouillantes, vivantes et parfois si effrayantes pour certains.

Là bas, tout est resté authentique.
Rues étroites, maisons collées les unes aux autres ornées de motifs de chaux et de plâtre, symboles de la richesse d'une fratrie et montant inexorablement vers le ciel.
L'ocre roi, le qat, la saveur des marchés épicés, l'émotion de quelques sourires volés et de brefs regards croisés.
Même celui de Saddam Hussein, présent à chaque détour de rue sur les voitures, maisons et magasins.

Ce soir-là, il fallait figer tout cela.
Ce soir-là, elle s'est mise à côté de lui, déguisée de son trois pièces noir ; bas, haut, voile.
Ce soir-là, il a osé croiser son regard. A elle, plus de trois secondes.
Mais ce soir-là, c'est plutôt elle qui a osé soutenir le regard de l’occidental.
Normal, c'est elle qui s'est approchée de lui.
C'est elle qui a osé s'asseoir à côté de lui. Là, dans cette rue.

Elle a commencé par se pencher et regarder son esquisse.
Il s’est tourné vers elle, lui a montré du doigt la grande mosquée et lui a souri.
Elle s'est tournée vers lui. Et ses yeux lui ont souri.
Il le sait.
Des yeux sourieurs ne mentent pas.
Même au travers d’un voile.

A quelques mètres derrière eux, sur le trottoir, deux hommes adossés au mur d’une maison austère observaient la scène dans un grand silence.

Là-bas, on ne croise que des visages voilés.
Où seuls les regards restent perceptibles.
Là-bas, il a croisé tous ces yeux, dont certains lui parlèrent plus que d'autres.
Rien de plus mystérieux et envoûtant que le regard d’une femme voilée.
Curiosité attisée.
Frustration.

Au-delà de la barrière linguistique, c'est la barrière culturelle qui s’exprime.

Elle est restée près de dix minutes à ses côtés.
Avec elle il a partagé trois choses.
Un regard.
Un sourire voilé.
Et le silence.

Le ciel menaçant interrompit leur silence.

Elle s'est levée puis s'est envolée.
Il les a regardé s'en aller lentement.
Eux.
Elle et ses yeux rieurs.

Sauvagement attaqué par les gouttes, il se mit à ranger ses affaires de dessin.
La nuit était tombée.
Un des deux hommes qui avait épié la scène s’approcha de lui.
Là, dans cette rue, ils n'étaient plus que tous les trois.

Voyant qu'il commençait à se faire tremper, celui qui s'était avancé lui fit geste de suivre le deuxième homme.
Ils ne parlaient pas.
Il se tourna vers le deuxième.
Le deuxième se tenait à une porte ouverte et lui fit signe d'entrer.
Leur expression était indescriptible.
Il ne voyait pas l'intérieur de la pièce, elle était sombre. Très sombre.

Il était vingt et une heures vingt.
Il s'en souvient.
Il avait regardé leur montre de marque américaine.
Il n'en porte pas.

Il pleuvait maintenant.
Alors il les a suivi.
Il est entré dans cette pièce sombre. Noire. Etroite et très allongée.
Peut-être trois mètres de large.
Et derrière lui, ils ont refermé.
Porte cadenassée.
Dans l'instant, une impression bizarre.
Il se serait cru dans un film, la porte se refermant sur l'occidental symbole d'un « tu es entre nos mains ».
Mais il s'est avancé.
Au loin, une lumière timide mais scintillante.
Le long des murs, des sacs de plâtre entassés.
Ils lui demandèrent de poser ses affaires sur un sac à l'entrée.
Il leur répondit qu'il préférait les garder avec lui.
Merci.

Il s'approcha de la lumière au fond de cette longue pièce.
Et il découvrit alors huit yéménites à la mine patibulaire.
Vautrés comme des rois fainéants sur les sacs.
D'autres assis à même le sol, dos contre sacs.
En pleine pause qat.
Tous autour de quatre bougies rayonnantes.
Ils lui firent signe de s'approcher.
Ils lui firent signe de prendre place.
Et tous le regardèrent s'installer dans un silence de nuit saharienne.
Il s'assit à côté de deux kalachnikov.
Les prit.
Et les éloigna doucement.
Il ne ressentait rien.
Sauf l'étonnement dû à l'originalité de la situation.

Les deux yéménites qui l'avaient invité à entrer entamèrent une conversation avec celui qui semblait être le personnage le plus important de l’assemblée.
Durant une trentaine de secondes.

Dans un anglais incertain, pire que le sien, ce yéménite lui demanda d'où il venait et ce qu'il faisait dans la capitale.
Il le fixait du regard.
Rien ne transparaissait de son visage marqué, accentué par les ombres fragiles des bougies.

« Je suis français et suis venu dans ton pays pour marcher dans la montagne ».

Alors l'homme lui sourit.
Alors ils lui sourirent tous.
Alors l'homme l'invita à se servir du thé.
Alors ils l'invitèrent à consommer le qat.

L'homme voulut qu'il lui parle de la France.
Ils souhaitèrent qu'il leur montre ses carnets, ses dessins et savoir ce qu'il pensait de leur pays.

Ils échangèrent tous ensemble pendant une heure.

Ce fut un moment privilégié.
Moment singulier.
Authentique.

Leur visage s'est ouvert dès lors qu'il leur a précisé qu'il était français.
Et non américain.
De la France, ils connaissent et apprécient Jacques Chirac, mais aussi Zinédine Zidane.
Jacques Chirac pour sa position quant à la guerre du Golfe.
Zinédine Zidane pour son coup de tête lors de la finale de football France-Italie.

Cette scène est à l'image de ce que l'on peut penser des pays arabes et du Moyen-Orient.
L'approche froide imagée soupçonnant la peur cache et laisse place à une hospitalité et une proximité rarement égalées où le sourire, même voilé, reste la langue universelle.