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08 octobre 2007

Regarder

Une piqûre de rappel.
De temps en temps, ça ne fait pas de mal.

Car on oublie.
Bien souvent.
Trop souvent.

Personnellement, ce sont surtout deux choses.
A repenser.
S'y replonger.
De temps en temps.
Ca ne fait pas de mal.
On en a besoin.
Mais surtout, ne jamais oublier.

De relativiser.

La première.

Mars 1996.
Des ligaments lâchent.
Genou en l'air.
Plus de sport.
Pendant un an.
Trop long.
Alors.
On les laisse de côté, les métiers du sport.
Et c'est dans la géographie qu'il faudra persévérer.

Et merci.
Aujourd’hui.
A celui qui fît que les ligaments lâchèrent.

Mais à l'époque, on est mal.
Ne plus se diriger vers le sport.
Pendant un an.
Trop tard.
Croisée de chemins.
Changement de route.
Par ici s'il vous plaît.

Suit une opération.
D'ailleurs depuis ce jour, je ne porte plus de montre.
Pas de rapport.
Mais j'aime les sans rapport.
Et puis rééducation.
Un mois.
En thalassothérapie.
Granville.
Sur la digue.
Face à la mer.
En août.
Génial.

Au milieu de jeunes qui eux aussi avaient un genou en vrac, d'autres étaient là.

Là-bas, je les ai rencontrés.
Eux.
Ils y venaient chaque année.
Chaque mois d'été.
Pendant un mois.

Il y avait elle.
Qui avait une sclérose en plaque.
Depuis l'âge de trente ans.
Elle en avait soixante.
Elle souriait toute la journée.
Il y avait lui.
Qui était atteint d'ostéogénèse imparfaite. La maladie des os de verre.
Vingt-et-un ans.
Il riait toute la journée.

Et puis, il y avait lui aussi.
Yann.
Formidable.
Trente-cinq ans.
Un moral à toute épreuve.
Un ancien grand sportif.
De haut-niveau.

A vingt-cinq ans, Yann intègre l'armée.
Pour son service.
Un jour ils allèrent plonger à Hyères.
Il était à l'arrière d'un camion.
Avec d'autres.
Sur la route, un accident.
Soudainement, le coup de frein.
Le camion heurte une voiture.
Une bouteille d'oxygène était mal accrochée.
La bouteille a eu raison de sa moelle épinière.

Yann est en fauteuil depuis dix ans.
Sa femme, il l'a connue après son accident.
Et ses enfants sont ensuite arrivés.
Yann n'est pas fataliste.
Yann combine la première de soixante ans et le second de vingt-et-un ans.
Yann sourit.
Yann rit.
Yann vit.
Une telle forme. Rarement croisée.
Yann sait.
Relativiser.
Avec lui, durant ce mois et demi, j'ai beaucoup appris.
Comment s'enfiler douze tequila paf en trois minutes.

Appris ma leçon.
En regardant mon genou. Crétin.
Caprice d'enfant.
Regarder autour de soi.

Merci Yann.


La seconde.

Nous y sommes tous amenés.
Si nous le voulons.

Il suffit d'ouvrir les yeux.
Oui, certains me diraient
« pas besoin d'aller loin pour s'en rendre compte ».
Sauf qu'en allant plus loin, ce sont d'autres personnes, d'autres cultures.
Qui elles, ne sont pas malheureuses.
Je le sais.
Ca se lit sur elles.

Durant mes voyages, je fus amené à croiser ces gens.
Ces gens.

Ces gens qui viennent spontanément vers vous.
Ces gens qui ne vous jugeront pas.
Car eux, le mot jugement, ils ne connaissent pas.
Et ils ont raison.

Imaginez.
Retrouvez-vous en plein désert.
Chaleur.
Fatigue.
Sueur.
Infini.
Solitude.
Soif.
Et au milieu de nulle part, d'un champ de dunettes, vous les croisez.
Eux.
Les nomades.
Ils vivent dans ces lieux où vous êtes venus marcher.
Vous aérer.
Pour quinze jours.
Vous en parliez la veille devant le feu avec les étoiles comme spectatrices
« vivre dans un milieu si hostile doit être impossible ».
Et pourtant.
Vous les avez.
Là.
Devant vous.
Il est midi.
A l’ombre de l’unique acacia, il fait cinquante-quatre.
Les quelques pierres sont noires.
Rongées, grillées par le soleil.
Brûlantes comme de l’asphalte surchauffé.
Une goutte d’eau s’y assèche en quelques secondes sous vos yeux.
Et eux.
Ils vous accueillent.
Viennent vers vous.
Sourire aux lèvres.
Vous apporter de l'eau.
Vous apporter du pain.
Vous apporter du lait.
Du lait de ces chèvres qui se nourrissent des deux plantes non encore grillées par le soleil.
Le lait de chèvre du nomade.
Vous hésitez.
Votre estomac d'occidental vous rappelle à l'ordre.
En silence, il vous tend le bol. Rudimentaire.
Il vous sourit.
Vous y trempez les lèvres et goûtez.
Par principe.
Par politesse.
Car il vous l'a apporté.
Car il vous a sourit.
Vous lui souriez.
A côté, sa femme vous regarde.
Ses enfants se cachent derrière la grande tunique colorée de leur mère.
Ils jouent du regard avec vous.
Vous jouez aussi du regard avec eux.
Et tout se passe en silence.
Eux, ils ne vous dévisagent pas avec un regard inquisiteur, d'envie.
Non.
Ils sont heureux.
Oui.
Car ils n'ont connu que cela.
Et s'en contentent.
Ils ne se posent pas la question d'espérer, d'avoir d’autres envies.
Ils sont simples.
Authentiques.

C'est aussi là-bas qu'on apprend.
A ne rien faire.
Vraiment apprendre à ne rien faire.
A l'ombre d'un acacia, lové dans la chaleur.
Ne pas bouger.
Fixer.
Fermer.
Les yeux.
Réfléchir.
S'assoupir.
Penser.
S’assagir.

Relativiser.