Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Du petit lait | Page d'accueil | Mot à l'eau »

24 septembre 2007

Sans commentaire

Ca me fait bizarre.
Et ça fait une semaine maintenant.
Quand on y a pris l'habitude, le changement perturbe.
Du moins, cette habitude là.
On dit que seuls les idiots ne changent pas.
Oui, mais là, vous en conviendrez, cette habitude est synonyme de je vais bien tout va bien.
Normal. Elle est humaine.

Ca ne pouvait pas durer.
Je le savais.
Mais j'aurai préféré être le premier à partir.
D'ailleurs, d'ordinaire, je préfère être le premier à partir.
Et aujourd'hui, elle n'est plus là.
Définitivement.
Une figure.
Que lui est-il arrivé?


Ce matin, je ne travaillais pas.


Tout remonte à trois ans et demi.
J'arrivai dans le quartier.
Elle était la figure du quartier.
Elle était la figure de la rue.
Elle vivait ici.
Hiver comme été.
Ici, sur le trottoir.

Des gens, elle n'acceptait rien.
La première fois, j'avais essayé de lui offrir un café. Dans un gobelet.
Elle n'en a pas voulu.
Elle m'a envoyé balader. Avec ses gestes.
Certains de mes amis ont essayé.
En vain.
Aussi.
Elle marmonnait tout le temps.
Oui, elle avait énormément de mal à s'exprimer.
Peut-être car on ne lui a pas parlé pendant une longue période.
Peut-être sa lacune d'expression orale est la cause de cette vie sur le trottoir.
Peut-être ne parlait-elle pas tout simplement notre langue.
Aucune idée.

Elle n'aimait pas qu'on lui donne.
Elle n'aimait pas qu'on lui prête.
Si.
Qu'on lui prête attention.
Simplement.
En lui parlant. Notre langue.
Alors elle répondait, souriante parfois, en marmonnant, en faisant ses gestes bien à elle.
Oui, elle n'aimait que d'en recevoir des autres. De l'attention.
Elle avait cette humeur d'enfant, du haut de ses ... ans.

Alors elle amassait.
Alors elle amassait cartons, vêtements qu'elle dénichait par elle même.
Elle vivait devant un local commercial. Avec des grilles.
Alors elle cachait ses affaires derrière la grille.
Elle cachait sa vie derrière la grille.

Le samedi, c'etait le jour de la lessive.
Avec un seau. Et puis elle faisait sécher ses affaires sur les cartons.
Avec minutie.
Après, elle se faisait un bain de pieds dans le seau.
Je m'en souviens, l'hiver, la chaleur revigorante du seau fumait.
Elle avait un balai aussi.
Je lui enviais sa fougue pour le balai. Celle-ci, je ne l'ai pas.
Elle balayait son morceau de trottoir.
Son morceau de trottoir...
Elle était chez elle.
Elle était notre voisine.
Que nous n'avons jamais invité pour la soirée des voisins d'ailleurs.


Les gens passaient.
Certains la regardaient avec dégoût.
Certains changeaient de trottoir.
Certains l'ignoraient.
D'autres avaient de l'empathie.
Ceux-là, parfois, lui donnaient une pièce.
Il ne fallait surtout pas.
Elle prennait la pièce et la leur rejetait. Aussi sec.
Synonyme de « gardez votre argent ».
Alors après elle marmonnait.
Alors après elle était énervée.
Elle ne souriait plus.
Là, j'aurai aimé qu'elle parle.
Là, j'aurai aimé entendre ce qu'elle avait à dire.
De ma fenêtre. Là.

Je ne l'entendrai jamais.
Encore moins aujourd'hui.

Depuis un mois, dans le local commercial, des travaux ont commencé.

Ce week-end, je recevais.
Samedi matin, à l'heure où j'allais chercher les pains au chocolat dégoulinant de saveur, les travailleurs ont jeté certaines de ses affaires.
Et lui ont laissé le reste.
Elle n'était toujours pas là.
Dimanche non plus.
Ce matin non plus.

Et ce matin.
Et ce matin, ils ont jeté toutes ses affaires.
Ils ont aussi jeté ses affaires cachées derrière la grille.
Ils ont jeté une partie de sa vie.

A la fenêtre.
Je le vois faire.
Alors je veux savoir.
Je descends.
Enfile un jean.
Sans ceinture.
Pas le temps.
Je vais le voir.
Je lui demande.
Pourquoi.

Il me réponds, dans un français-polonais hésitant
- à croire que ce trottoir est fait pour les naufragés de notre langue -
« la poulice l'a plise ».

Elle a disparu.
Le nouveau propriétaire du local a appelé la police.
Elle a disparu.
Car elle s'est faite jeter comme ses affaires.
Elle a disparu.
Pour laisser place à un institut de bronzage UV.

...